Assassinat de Lumumba: étape judiciaire cruciale à Bruxelles "pour la vérité"

Y aura-t-il un procès en Belgique pour l'assassinat de Patrice Lumumba ? La justice belge examine mardi la demande en ce sens de la famille de l'ex-Premier ministre congolais, désormais appuyée par le parquet fédéral, soixante-cinq ans après les faits.
"Il n'est pas question de vengeance mais de soif de savoir. Des millions de personnes aimeraient connaître la vérité", a expliqué à l'AFP Roland Lumumba, un des fils du héros de l'indépendance congolaise, qui a fait le voyage depuis Kinshasa pour l'audience.
Premier chef du gouvernement de l'ancien Congo belge devenu indépendant le 30 juin 1960, Patrice Lumumba a été renversé dès la mi-septembre 1960 par un coup d'Etat.
Il a été conduit dans la région sécessionniste du Katanga (sud) où il a été exécuté le 17 janvier 1961 avec deux frères d'armes par des séparatistes, avec l'appui de mercenaires belges. Son corps, dissous dans l'acide, n'a jamais été retrouvé.
Aujourd'hui un seul homme en Belgique est encore en vie pour répondre d'une éventuelle responsabilité pénale, parmi la dizaine de fonctionnaires, policiers ou agents de renseignements belges qui étaient visés initialement dans la plainte déposée en 2011 à Bruxelles par les descendants de la victime.
Il s'agit d'Etienne Davignon, 93 ans, ex-commissaire européen, stagiaire diplomate pour la Belgique à l'époque des faits.
Il est soupçonné de "détention et transfert illicite" de Patrice Lumumba au moment où ce dernier avait été fait prisonnier, ainsi que de "traitements humiliants et dégradants", selon le parquet fédéral, qui a demandé en 2025 son renvoi devant le tribunal.
Lui-même a toujours nié toute implication des autorités belges. Sollicité par l'AFP, son avocat, Me Johan Verbist, a refusé tout commentaire avant l'audience.
- "Crimes coloniaux majeurs" -
Mardi à partir de 09H00 (08H00 GMT), la chambre du conseil du tribunal de Bruxelles, juridiction d'instruction siégeant à huis clos, actera la fin de l'enquête et entendra les plaidoiries des différentes parties avant de mettre sa décision en délibéré sur la demande de procès.

Cette décision, attendue dans plusieurs semaines, sera susceptible d'appel.
Il y a quinze ans, au nom des enfants, le fils aîné François Lumumba avait déposé plainte avec constitution de partie civile à Bruxelles, accusant diverses administrations belges d'avoir pris part à "un vaste complot en vue de l'élimination politique et physique" du dirigeant congolais.
Parmi la série de responsables initialement ciblés, l'apprenti diplomate Etienne Davignon, qui n'avait alors pas 30 ans, est soupçonné d'avoir été aux premières loges quand a été évoqué un projet d'arrestation de Lumumba.
Me Christophe Marchand, qui défend les enfants du dirigeant tué, l'accuse d'avoir "participé de manière active (à ce complot) malgré ce qu'il dit".
"Refuser cet examen judiciaire reviendrait à entériner définitivement l'impunité de crimes coloniaux majeurs", assure-t-il.
- "Excuses" -
Dans le cadre de cette instruction pour "crimes de guerre", la justice belge avait mis la main en 2016 sur une dent de Patrice Lumumba, restituée en 2022 à la République démocratique du Congo dans un cercueil, lors d'une cérémonie officielle à Bruxelles.
La dent avait été saisie chez la fille d'un policier belge aujourd'hui décédé ayant participé à la disparition du corps, après l'assassinat de 1961.

Lors de la restitution, le Premier ministre belge de l'époque Alexander De Croo avait renouvelé les "excuses" déjà formulées par l'exécutif fédéral en 2002 pour sa "responsabilité morale" dans cette disparition.
Revenant sur les conditions de ce "terrible" assassinat, dans un Katanga sécessionniste refusant de reconnaître le nouveau pouvoir indépendant, M. De Croo avait pointé du doigt des responsables belges qui à l'époque "ont choisi de ne pas voir", "de ne pas agir".
Etienne Davignon a-t-il été un de ces témoins restés muets ?
Entré en 1959 aux Affaires étrangères, ce dernier avait assisté comme observateur à la table ronde réunissant dirigeants belges et congolais à Bruxelles début 1960, un événement décrit ensuite par lui-même comme "un tournant décisif" dans sa carrière.
Après la diplomatie belge, sa notoriété avait pris une autre ampleur dans les années 1980, avec son accession au poste de vice-président de la Commission européenne chargé de l'industrie, à une époque marquée par le déclin de la sidérurgie européenne.


