Grammy Awards: Bad Bunny tutoie les sommets aux Etats-Unis... et gêne les trumpistes

Parmi les favoris des Grammy Awards dimanche avant de se produire à la mi-temps du Super Bowl une semaine plus tard, Bad Bunny triomphe aux Etats-Unis. Mais son choix de chanter en espagnol, ses positions pro-immigration et en faveur des personnes LGBT+ dérangent la sphère MAGA.
Découvert sur la plateforme de streaming musical SoundCloud en 2016, alors qu'il travaillait dans un supermarché, Benito Antonio Martinez Ocasio, de son vrai nom, a propulsé en dix ans le reggaeton et la trap latino au sommet de la pop mondiale.
L'artiste de 31 ans est né et a grandi près de San Juan, la capitale de Porto Rico, île des Caraïbes sous juridiction des Etats-Unis depuis 1898.
C'est comme enfant de choeur qu'il a apprivoisé sa voix, avant de créer des sons sur son ordinateur dès sa préadolescence.

Son sixième opus, "Debi Tirar Mas Fotos", lui vaut six nominations aux Grammys, les principales récompenses de la musique aux Etats-Unis, dont la plus prestigieuse: l'album de l'année.
Ce n'est que la deuxième fois qu'un disque en espagnol a droit à un tel honneur après... un autre de ses albums, "Un Verano Sin Ti", en 2022.
La Recording Academy, qui décerne les Grammys, a longtemps cantonné les musiques latines à des catégories spécifiques et à une cérémonie à part, les Latin Grammys.
- "Plus digeste" -
Mais cette année, des milliers de nouveaux votants, dont les membres de la Latin Recording Academy, ont été sollicités, avec l'objectif de "refléter la vitalité du paysage musical diversifié d'aujourd'hui".
Cela fait les affaires de Bad Bunny... mais pas autant qu'on serait tenté de le croire, tempère Petra Rivera-Rideau, coautrice d'un livre sur l'artiste et professeure au Wellesley College, aux Etats-Unis.
Tout comme les Grammys ont mis du temps à donner sa juste place au hip-hop, les Latin Grammys ont montré une certaine froideur vis-à-vis de l'essor du reggaeton et la trap latino.

"Debi Tirar Mas Fotos", qui explore le passé colonial de Porto Rico sur des airs de musiques traditionnelles (salsa, bomba, plena...) infusés de reggaeton, est toutefois plus intergénérationnel et "plus digeste" pour les votants des Grammys, estime Mme Rivera-Rideau.
Quel que soit le palmarès, la présence de Bad Bunny parmi les favoris, aux cotés du rappeur Kendrick Lamar (9 nominations) et de la popstar Lady Gaga (7), est "déjà une chose profondément significative", note-t-elle. Et "le moment politique actuel ne fait que hausser les enjeux".
Le président américain Donald Trump a fait des opérations de la police de l'immigration (ICE) un axe politique central et "nous voyons chaque jour des vidéos de personnes ciblées parce qu'elles parlent espagnol", développe l'autrice et enseignante.
Cela n'a pas échappé à Bad Bunny, citoyen américain, qui a expliqué que sa tournée mondiale, lancée par une trentaine de concerts à Porto Rico à l'été 2025, ne passait pas par les Etats-Unis pour protéger ses spectateurs de potentiels raids d'ICE.
- "Profondément politique" -
Sa présence au Super Bowl une semaine après les Grammy Awards est aussi "profondément politique", abonde Jorell Melendez-Badillo, historien à l'Université du Wisconsin-Madison, qui a collaboré avec le musicien sur son dernier album.
Son choix de chanter en espagnol se heurte à une "sorte d'idée nationaliste de qui a le droit d'appartenir aux Etats-Unis", explique M. Melendez-Badillo.
Les partisans de Donald Trump se sont ainsi insurgés contre son futur spectacle lors de la finale du championnat de football américain, précisément car il ne chante pas en anglais.

Certains s'indignent aussi de le voir brouiller les frontières entre les genres à travers ses vêtements ou son maquillage.
"La NFL (la ligne de football américain, ndlr) ne comprend donc rien à rien?", s'est interrogé sur X un conseiller du président américain, Sebastian Gorka.
Au contraire, répond Jorell Melendez-Badillo, Bad Bunny -- populaire à la fois aux Etats-Unis, qui abritent une des plus importantes populations hispanophones au monde, et ailleurs -- coche toutes les cases pour un événement sportif et culturel de portée mondiale.
La NFL, qui délocalise depuis la fin des années 2000 des matchs en Amérique latine et en Europe, "veut devenir globale", rappelle-t-il, et "Benito attire les foules".


