Protéger les pétroliers de l'Iran rime avec déploiement militaire massif, à Ormuz et au-delà

Desserrer l'étreinte iranienne sur la circulation des pétroliers implique de sécuriser non seulement le détroit d'Ormuz, mais aussi la vaste zone maritime alentour, contre toute une palette de menaces aérienne, navale et de mines, nécessitant des moyens militaires massifs, ont expliqué à l'AFP des experts.

Depuis le début de la guerre, l'Iran a attaqué des navires sur une zone allant des côtes irakiennes, tout au fond du Golfe Persique au nord-ouest, jusqu'au Golfe d'Oman au sud-est qui ouvre sur l'Océan indien.

Réduire la problématique au seul détroit d'Ormuz "est une analyse incomplète", explique l'analyste naval Tayfun Özberk, ancien officier de la marine turque: "La zone de menace que l'Iran peut générer s'étend bien au-delà. Ce point est crucial, car le trafic est exposé non seulement lors du bref passage du détroit, mais aussi pendant la phase plus longue de +canalisation+ où les routes, les limitations de vitesse et les voies de passage prévisibles accroissent la vulnérabilité".

Toutefois, le point critique reste le détroit lui-même, qui n'excède pas une trentaine de kilomètres en son point le plus étroit, car la proximité des côtes réduit considérablement les temps de réaction des bâtiments militaires pour intercepter une éventuelle attaque.

"Hors du détroit, il y a des risques tant qu'on est à portée de missile. Plus la distance est grande, plus il y a de temps pour analyser et se préparer", résume une source militaire européenne.

Toute opération d'escorte de bateaux civils organisés en convois, comme cela a été évoqué par Donald Trump, ne pourra donc se limiter au seul détroit, et devra être en mesure de faire face à tout l'éventail de capacités antinavires iraniennes.

- "Protection limitée" -

"Organiser un convoi escorté à travers Ormuz n'est pas seulement compliqué, mais cela n'offre qu'une protection limitée", estiment les chercheurs Christian Bueger et Jane Chan dans une note de l'université singapourienne RSIS.

"L'ampleur des menaces est critique. Il faudrait non seulement une défense aérienne, mais aussi des capacités d'interception des vedettes rapides et des drones de surface, ainsi que des capacités de détection des mines", soulignent-ils.

Par ailleurs, "les convois sont une activité très gourmande en ressources", rappelle pour l'AFP le docteur Sidharth Kaushal, du Rusi britannique. "Pendant la +guerre des pétroliers+ (durant la guerre Iran-Irak, ndlr), les États-Unis ont dû maintenir jusqu'à 35 navires dans le golfe", rappelle-t-il.

Or, "depuis 1988, le nombre de bâtiments militaires occidentaux pouvant conduire des missions d'escorte de convois a chuté de 75%", relève Hans Tino Hansen, PDG du cabinet Risk Intelligence, relevant par exemple que les Etats-Unis avaient 204 navires offrant cette capacité en 1988, contre 82 aujourd'hui.

La forme que prendrait d'éventuels convois ne peut pas encore être déterminée.

"Il ne faut pas s'imaginer des bateaux civils qui se suivent à la queue leu leu, avec un bâtiment militaire à l'avant et un autre à l'arrière. La manoeuvre est coordonnée de manière différente à chaque fois, en fonction de la menace la plus probable", explique un haut-gradé de la marine française sous couvert d'anonymat.

- Mines -

La première difficulté sont les mines, "le levier stratégique le plus efficace pour Téhéran car elles augmentent l'incertitude et les coûts même lorsqu'elles ne coulent pas de navires", relève M. Özberk.

"Si c'est miné, il faut commencer par créer des routes libres avec des bateaux de guerre des mines, très vulnérables et qu'il faut donc protéger, qui avancent à 4 km/h pour libérer un chenal, une bande de quelques centaines de mètres", explique la source militaire.

"Même comme cela, un convoi doit être précédé d'un navire de guerre des mines pour détecter toute anomalie. Dans le convoi, il faudra insérer des frégates à intervalles réguliers pour faire face aux menaces aériennes et de surface", poursuit cette source.

S'il n'y a pas de mines, "les convois se forment plus facilement, ils peuvent transiter à haute vitesse et les frégates peuvent manoeuvrer autour des bateaux à protéger", explique-t-elle encore.

Au-delà des moyens navals, "les drones et la couverture aérienne peuvent apporter une aide précieuse, mais ils complexifient la sécurisation des voies maritimes", relève le Dr Kaushal.

"De plus, les mécanismes de coordination avec les acteurs commerciaux sont imparfaits, comme on l'a constaté en mer Rouge où certains navires n'ont pas respecté la consigne de désactiver leur signal (de positionnement) AIS" pendant qu'ils étaient protégés contre la menace des Houthis.

Selon lui, le schéma le plus probable serait que "des destroyers et des avions tenteraient de mettre en place un réseau de défense aérienne couvrant l'ensemble des routes maritimes, tandis que des hélicoptères assureraient la couverture contre les drones de surface".