En ce début d’année que certains disent 20/20, comme un gage de réussite, nous avons aussi eu un 21/21 moins enthousiasmant.

Vendredi dernier, 21 février, marquait le 21e anniversaire de la mort en cellule du chanteur Kaya et des émeutes qui ont bouleversé Maurice.

Qu’en avons-nous retiré ?

Ceux qui ont aujourd’hui moins de 25 ans chantent peut-être ses chansons, mais ils n’ont pas vécu le profond choc qu’a connu le pays en cette année 1999, alors que l’on tendait à nous faire croire que tout allait bien au paradis…

Quand, le dimanche 21 février 1999, à l’aube, Joseph Réginald Topize, 38 ans, est retrouvé mort dans sa cellule à ladite prison d’Alcatraz, personne ne mesure encore à quel point Maurice va en être retournée. Certes, l’homme bénéficiait d’une réelle popularité en tant que créateur du seggae, genre fusionnant séga et reggae, avec une réelle inventivité mélodique, mais également des textes forts. Kaya ne chantait pas pour « divertir ». Il était un OVNI, pas seulement musical, mais aussi plus largement culturel et social. Car il exprimait, à travers sa musique, un regard éminemment critique sur la société mauricienne, ses inégalités sociales et économiques, ses hypocrisies, s’insurgeant contre une situation de « dominère », autant communale qu’économique et politique, en faveur d’un réel mauricianisme solidaire et égalitaire. Beaucoup pour un seul homme.

Le 16 février, Kaya participe au concert prodépénalisation du gandia organisé par le Mouvement républicain de Rama Valayden à la rue Edward VII, à Rose-Hill. Deux jours plus tard, lorsque la police débarque à son domicile à Beaux-Songes, Kaya assume avoir fumé du gandia à cette occasion. Arrêté sur-le-champ, il est incarcéré à Alcatraz. N’ayant pu le lendemain, vendredi 19, réunir les Rs 10 000 fixés pour sa sortie sous caution, il doit y passer le week-end. Sauf que le dimanche matin, 21 février, c’est son corps sans vie qui est découvert dans sa cellule.

L’île Maurice s’embrase et connaît cinq jours d’émeutes d’une extrême violence qui sont vite communalisées, opposant ceux qui se sentent opprimés et ceux qui sont perçus comme oppresseurs, au cœur d’une situation globale qui dépasse largement la seule personne de Kaya.

Si les autorités ont toujours affirmé que Kaya s’était blessé lui-même en se cognant la tête dans le mur, sous-entendant qu’il aurait été victime d’une crise de « manque » propre aux toxicomanes, la contre-autopsie pratiquée le 10 mars par le Dr Ramstein, venu de l’île de La Réunion à la demande de sa famille, affirme qu’il a été victime de brutalité policière. Au total, cinq rapports médicaux et une enquête judiciaire ne parviendront jamais à établir clairement les circonstances exactes de sa mort. Des années plus tard, l’Etat finira par concéder une forme de responsabilité en accordant une compensation à sa veuve, Véronique, et à ses deux enfants, âgés de 8 et 5 ans au moment du drame. Mais cet « aveu » de responsabilité concernera uniquement le fait qu’il était placé sous la responsabilité de l’Etat au moment de son décès, sans que les causes et circonstances de sa mort elle-même ne soient élucidées.

Aujourd’hui, sa veuve Véronique Topize continue de réclamer la tenue d’une commission d’enquête. 21 ans plus tard, à quoi cela servirait-il, peut-on dire ?

Peut-être d’une part parce que, comme elle le dit, la meilleure façon de rendre hommage à Kaya, ce serait de lui rendre justice. En statuant sur sa mort.

Et peut-être aussi, parce que nous avons besoin d’être confrontés aux injustices que dénonçait Kaya. Qui, contrairement à lui, n’auraient pas disparu. Bien au contraire…

Hypocrisie face à l’hyperpénalisation du gandia sur notre territoire, qui débouche sur les ravages actuels des drogues dites synthétiques.

Communalisation toujours omniprésente de notre vie politique, économique et sociale.

Ostracisation de certaines parties de notre population.

Inégalités économiques flagrantes.

Le tout couvert sous l’image radieuse du paradis.

Qu’y a-t-il de véritablement changé par rapport à 1999 ? La majorité du pays, qui est tombée des nues devant la capacité des Mauriciens à s’affronter de la sorte, ne serait-elle pas, aujourd’hui encore, en train de se conforter dans une rassurante illusion qui ignore les signes de la frustration, voire de la colère, face aux mêmes types de « dominère » ?

On peut aujourd’hui se déclarer wise after the event et s’interroger sur ce qui aurait dû être fait pour réunir les Rs 10 000 de la caution de Kaya et le sortir immédiatement des mains de la police. Juste se rappeler qu’à cette époque, pas de radios privées, pas de réseaux sociaux.

Les images des émeutes sur leur propre sol, c’est de la télé réunionnaise que les Mauriciens les reçoivent. Et c’est peut-être là, justement, que réside ce qui a changé par rapport à 1999. Dans l’omniprésence des réseaux sociaux.

Imaginez, juste, cet outil aujourd’hui entre les mains des semeurs de haine…

Exponentielles répercussions…