L’Attila Cultural Group a célébré la semaine dernière le 50e anniversaire de sa création. À cette occasion, nous avons rencontré le président de ce groupe, Ah Leong Yap Kwang, qui nous a fait l’historique du club Attila. Il nous explique la place de la danse du lion et de la danse de dragon dans la culture chinoise, et nous parle de l’importance de la culture chinoise à Maurice. Quant à Chinatown, il aimerait que le quartier devienne un patrimoine national en lui-même. Il considère à ce propos que la zone tampon de l’Aapravasi Ghat Heritage Fund « bloque tout développement » dans le quartier chinois. « Nous souhaitons que Chinatown devienne un National Heritage Site », dit-il.

L’Attila Cultural Group s’est bâti une solide réputation en matière de danse du lion dans le pays. Quelle est l’origine de cette activité ?
D’après un historien, la première performance de danse du lion et du loup à Maurice remonte à l’inauguration de la pagode Kwantee, en 1842. L’histoire nous apprend que quelque 3 000 chinois, venant de toutes les régions de Maurice, avaient participé à un défilé qui est sorti du centre de Port-Louis jusqu’à la pagode. Même le gouverneur britannique d’alors était venu apprécier ce défilé, assorti de la danse du dragon, à partir du balcon de l’hôtel de ville.

Après cette première sortie publique, on n’a plus entendu parler de danse du lion ou du dragon. Il y a un véritable trou noir à ce sujet. Avant l’avènement du communisme en Chine, la majorité des Chinois vivant à Maurice étaient favorables à Taïwan. En 1955, à l’occasion de la fête nationale taïwanaise, le 10 octobre, un tournoi de basket-ball avait été organisé. Un groupe de jeunes entre 15 et 16 ans, qui étaient passionnés de basket, avait alors constitué une équipe pour y participer. Ils avaient dans un premier temps baptisé le groupe Golden Arrows. Mais alors qu’ils se rendaient à bicyclette au bureau de Taïwan pour se faire enregistrer, ils ont été frappés par une affiche de cinéma annonçant la projection d’un film intitulé Attila the Hun. Cela leur rappelait un héros légendaire de la tribu hun et un leader courageux qu’ils avaient étudié à l’école. Ils ont donc décidé de donner au groupe le nom d’Attila qui, par la suite, est devenu Attila Basket, Attila Sporting Club, qui est resté aujourd’hui.

Au départ donc, le groupe Attila était une équipe de basketteurs ?
À cette époque, le groupe pratiquait aussi bien le basket que la danse du loup. En 1968, pour la fête de l’indépendance, les autorités d’alors avaient insisté pour présenter l’image multiculturelle de Maurice. Selon les informations dont on dispose, c’est Moilin Jean Ah Chuen, qui était alors parlementaire, qui aurait offert un dragon importé de Taïwan au club Attila. Ce qui a permis d’inclure la danse du lion par l’Attila Sporting Club dans le spectacle organisé au Champ-de-Mars. Mais le vrai déclic a eu lieu l’année suivante à l’occasion du premier anniversaire de l’accession de Maurice à l’indépendance, en 1969 donc. Cette fois, Jean Ah Chuen avait demandé qu’il y ait une danse du dragon devant l’hôtel du gouvernement. C’est à partir de là que la danse du lion et du dragon a pris de l’essor.

L’équipe d’Attila a commencé à pratiquer régulièrement la danse du lion et a été sollicitée de manière plus régulière pour des performances à l’occasion de fêtes religieuses, comme la “Fête minn” aux Salines, et dans les grandes occasions célébrées à Tien Tan, à la Montagne des Signaux, à Kwan Tee, à la pagode du Champ-de-Mars et à l’invitation d’autres sociétés chinoises. La danse du lion était devenue incontournable à tous les niveaux. Il faut savoir que la danse du lion est une discipline à l’international et qu’elle comprend également son championnat du monde, dont le dernier a été organisé à Hong Kong récemment.

Est-ce que Maurice y a participé ?
Non, nous n’avons pas encore atteint ce niveau.

La pratique de la danse du lion a également pris une dimension spirituelle puisqu’à chaque sortie, les lions doivent être bénis…

C’est lors d’une des performances que Koon Lim Sam Lim Fat avait proposé ses services pour enseigner la signification de la danse du lion dans la culture chinoise et pour enseigner les techniques propres à cette pratique. Voyant l’intérêt des jeunes pour cette discipline, il leur a fait cadeau d’un ensemble d’équipements pour la pratique de la danse du lion, lesquels avaient été achetés en Chine. En 1974, le groupe s’est constitué en un groupe séparé de celui du basket et était connu comme l’Attila Sporting Group. Avec la demande croissante pour les performances à travers l’île, d’autres groupes se sont formés. Cinq ou six clubs issus d’Attila ont été formés.

Sur le plan spirituel, la danse du lion est associée au combat contre tout ce qui est mauvais. C’est la raison pour laquelle on fait autant de bruit et utilisons la cymbale. Li servi pour pouss movai zer. Par ailleurs, lorsque nous achetons des loups chinois, nous considérons qu’ils sont encore en sommeil. Il y a tout un rituel qui est pratiqué pour que les lions puissent ouvrir les yeux. C’est ce qu’on appelle le “Dotting of the eyes”. Au fil des années, les membres ont aussi bénéficié d’une formation de Sifu Liang Dong Seng de Foshan. Il faut pour cela croire dans la culture chinoise.

Qu’est-ce que symbolise le lion ou le dragon chinois ?
La danse du lion fait partie intégrante de la culture chinoise. Les pratiquants apprennent le respect, la courtoisie pour leurs enseignants et pour leurs confrères. La pratique de cette danse contribue au développement de l’esprit et au maintien de la forme physique et de la paix de l’esprit. C’est pourquoi nous encourageons les jeunes à pratiquer cette culture ancestrale.

Comment se présente la culture chinoise à Maurice ?
Jusqu’à aujourd’hui, la culture chinoise est encore vivante à Maurice grâce aux pagodes. L’ambassade de Chine et le Centre culturel chinois apportent également un grand soutien. Ils font beaucoup pour la promotion de la culture chinoise. Il y a une quinzaine de pagodes à Maurice qui sont gérées par les Mauriciens sans l’aide du gouvernement pour le moment.

Quels sont les autres éléments de la culture chinoise à Maurice ?
Outre la culture et la philosophie, il y a également la langue chinoise. Le mandarin est enseigné à l’école. Le Centre culturel chinois donne des cours plus avancés. À ce propos, il est bon de souligner que beaucoup de monde apprend le mandarin, dont beaucoup de non-chinois. Avec la montée en puissance de la chine au niveau mondial sur le plan économique, le mandarin est aujourd’hui devenu une langue universelle.

À Maurice, c’est la langue hakka qui est la plus pratiquée. Est-ce que cette langue est encore vivante à Maurice ?
95% des Sino-mauriciens sont d’origine hakka. C’est la raison pour laquelle le hakka est toujours pratiqué. Le cantonais, lui, est parlé par une minorité de personnes ici.

Est-ce que la langue hakka n’est pas menacée par la montée du mandarin ?
Ce sont deux choses différentes et elle ne peut être menacée. Le hakka est la langue courante qui sera utilisée tout le temps. Par contre, le mandarin est une langue officielle utilisée au niveau international.

Qu’est-ce qui constitue le patrimoine culturel, religieux ou ancestral des Chinois à Maurice ?
Il y a surtout les pagodes. La pagode Kwantee fait partie du patrimoine national. Même si les autres pagodes ne figurent pas sur la liste des patrimoines nationaux, elles sont traitées comme des patrimoines. Elles sont bien entretenues. À Port-Louis, il y a deux pagodes rue Madame, dont l’une en face de l’hôpital Jeetoo. Il y a la pagode Tien Tan, rue Justice, une autre rue Magon. Il y a aussi les pagodes Kwantee au Champ-de-Mars et aux Salines. Il y a la pagode Heen Fo dédiée au dieu de la prospérité, Chousin. Au rond-point du Caudan, nous avons la pagode Kwanping, dédiée aux morts. Toutes ces pagodes sont très fréquentées, surtout en période de fêtes. Ce qui fait que la culture chinoise ne risque pas de s’éteindre.

Donc, l’Attila Cultural Group participe à la promotion de cette culture ?
Tout à fait. La danse du lion ou la danse du dragon font partie intégrante de cette culture. Attila ainsi que les autres clubs contribuent à la propagation de cette culture, parce que nous sommes invités à travers le pays pour des performances. Nous sommes présents pour les cérémonies religieuses, pour les baptêmes, les mariages, les inaugurations, etc. Nous sommes de plus en plus invités par les autres communautés à Maurice.

Nous avons parlé de danse du lion, mais qu’est devenu l’Attila Sporting Club ?
Malheureusement, graduellement, il y a eu un désintéressement du basket. D’autant que beaucoup de jeunes ont quitté le pays pour des études et que beaucoup ne sont pas revenus.

Avez-vous des souvenirs de l’époque du basket-ball à Maurice ?
Je me souviens qu’enfant, je me rendais au Stade Jean Lebrun, dans la cour des services des pompes, derrière la municipalité de Port-Louis. Les rencontres entre Attila et Real suscitaient une passion extraordinaire. Tout le monde était mobilisé. On aurait dit une rencontre opposant Manchester United à Liverpool. La foule était si nombreuse que le public débordait sur le terrain. Par la suite, la société a évolué et, malheureusement, le basket a perdu de son intérêt.

Avec l’exode des jeunes Sino-mauriciens vers les pays étrangers, est-ce que la survie de la communauté n’est pas menacée ?
Non. Elle peut s’amenuiser, certes, mais personne ne peut éliminer une communauté. D’autres Chinois viendront.

Chinatown n’a-t-elle pas perdu de son cachet ?
Je ne pense pas. Je pense que 50% des familles chinoises vivent toujours dans la région. Certaines sont parties pour Baie-du-Tombeau, Rose-Hill ou Quatre-Bornes, mais beaucoup sont encore là.

Est-ce que beaucoup sont encore propriétaires ?
Oui. Mais dans certains cas, les propriétés ont été vendues à d’autres familles chinoises.

On évoque beaucoup la nécessité de faire revivre le quartier de Chinatown. Qu’est-ce qui empêche ce développement ?
Le problème relève d’une “buffer zone” de l’Aapravasi Ghat. Cela bloque le développement dans cette zone. Le problème est qu’on ne peut construire que des bâtiments hauts de deux étages. Qui va accepter d’investir dans l’immobilier ? Cette question devait être évoquée cette semaine lors d’une conférence organisée à la municipalité de Port-Louis.

Peut-on considérer Chinatown comme un patrimoine local ?
C’est ce qu’il faudra faire. Nous souhaitons que Chinatown devienne un patrimoine en lui-même. En fait, il est plus que jamais nécessaire que Chinatown soit élevée au rang de National Heritage Site et qu’elle soit régie par ses propres “Planning Policy Guidelines”. C’est la seule façon de donner un nouvel élan à la dimension culturelle et économique de cette région et de mettre en valeur son cachet culturel et historique sur le plan touristique. Il faut pour cela un développement inclusif et harmonisé. Il y a à Chinatown des bâtiments en pierre ou en bois qui ont une valeur historique et qui doivent être préservés et rénovés. Certains propriétaires, et pas nécessairement des Sino-mauriciens, l’ont fait, mais il y a encore beaucoup à faire. C’est pourquoi nous comptons beaucoup sur la compréhension de l’Unesco pour qu’elle accepte d’amender la “buffer zone” de l’Aapravasi Ghat. Sinon, personne n’acceptera d’investir dans des projets de développement dans la région.

Quid de la musique chinoise ?
Nous avons la Chinese School of Music, qui continue son travail de formation. L’école, dirigée par Sin Chan, qui est le propriétaire de Student Bookshop, se dévoue beaucoup dans la promotion de la musique traditionnelle chinoise. Cette école continue à enseigner aux jeunes l’utilisation d’instruments de musique traditionnels et donne des concerts lors de grands événements, comme la fête du printemps.

Cette musique pratiquée par des musiciens mauriciens ne peut-elle pas être considérée comme un patrimoine immatériel ?
Ce sera un peu difficile puisque nous nous inspirons directement de la musique chinoise et qu’il n’y a pas de créations propres à Maurice.

Le vieillissement de la population affecte particulièrement la communauté chinoise. Qu’en pensez-vous ?
C’est vrai. Je vous donne un exemple. Toutes les femmes ayant pendant longtemps aidé à la préparation de la “fet minn” à la pagode Kwantee ont disparu durant ces dix dernières années. Soit elles sont décédées, soit elles sont trop vieilles pour donner un coup de main. Nous sommes donc obligés de recruter d’autres personnes, qui le font sur une base professionnelle.

Avec le développement économique, même les petites boutiques chinoises sont en voie de disparition. Comment remédier à ce problème ?
C’est vrai que beaucoup de “boutiques chinoises” ont fermé leurs portes. Il n’y a pas de relève. Je dois reconnaître que beaucoup de boutiques sont restées intactes. Je prends en exemple celle d’une tante à Trou-d’Eau-Douce. Elle est restée intacte jusqu’à aujourd’hui. Un autre commerçant non-chinois l’a achetée, mais il l’a maintenue comme elle était. Je connais aussi une boutique à Argie, une boutique jaune, qui est toujours là.

La boutique Tan Lam, à Centre-de-Flacq, construite en pierres, est également toujours là. Il faut toutefois reconnaître qu’on peut maintenir les murs en pierres, mais qu’il sera difficile de maintenir les toitures en bois. Beaucoup de Sino-mauriciens sont cependant encore très actifs dans le commerce. Il y a encore beaucoup de magasins chinois. Les trois principales chaînes de supermarchés appartiennent d’ailleurs à des familles sino-mauriciennes. Tous ces commerçants qui dirigent les supermarchés sont nés dans les “boutik sinwa”. Cela démontre la capacité de la communauté chinoise à s’adapter aux situations nouvelles.

Les associations culturelles chinoises collaborent-elles entre elles ?
Heureusement qu’il y a une association connue comme l’United Chinese Association (UCA). Elle regroupe 23 associations, dont Attila. Nous pensons que l’union fait la force. Ce qui nous permet de discuter avec les autorités. Il y a également la Federation of Chinese Society, qui gère la Culture House, à Baie-du-Tombeau.

La jeune génération accepte-t-elle de s’engager ?
Pas suffisamment. Il faudra les motiver davantage. Ce sont les parents qui doivent assurer la transmission de cette culture traditionnelle et religieuse.

Vous nous recevez actuellement à Kwantee, qui est un lieu historique. Pouvez-vous nous en parler ?
C’est un patrimoine historique qui a été inauguré en 1842. Auparavant, le bâtiment était utilisé comme un centre de transit pour les immigrants chinois. À leur arrivée dans l’île, ils étaient accueillis dans ce bâtiment, qui appartenait à une personne très riche. Les nouveaux immigrants étaient nourris, logés et blanchis jusqu’à ce que leurs employeurs viennent les chercher. À l’époque, un commerçant qui opérait à Souillac prenait une semaine pour venir à Port-Louis. Il fallait qu’ils soient informés que le bateau est arrivé pour qu’ils viennent chercher ses “commis”.

Avec la modernisation, il y a eu d’autres facilités de transport et la construction de routes. Les “commis” étaient alors acheminés directement chez leurs employeurs. C’est alors que le propriétaire du bâtiment a demandé l’autorisation pour y créer une pagode. Comme il pratiquait le culte de Kwantee, qui est très connu chez les commerçants, il a dédié la pagode à Kwantee.

Comment voyez-vous l’avenir de Maurice ?
Un pays doit toujours croire dans son avenir, surtout lorsqu’il n’y a pas de guerres. Ce sont les guerres qui détruisent les pays. Sur ce plan, à Maurice, nous sommes une population privilégiée. Pour un Chinois, le principe de base est qu’il faut avancer, peu importe le gouvernement au pouvoir.

Un message que vous voudriez transmettre ?
Il nous faut travailler très dur, que ce soit dans les bons moments ou dans les mauvais. On ne peut rien avoir sans travail. Certains pensent qu’ils peuvent s’asseoir chez eux en attendant que le travail vienne vers eux. Mais cela n’existe pas. C’est vous qui devez aller vers la fontaine, car la fontaine ne viendra jamais à vous !

Est-ce que la visite du pape vous interpelle ?
Absolument. Je suis de culture chinoise, mais je suis catholique et mes enfants sont baptisés. Pour moi, la visite du pape est une chose merveilleuse. Est-ce que vous auriez cru qu’après 30 ans un deuxième pape viendrait à Maurice ? C’est une grande chose. Est-ce vous auriez cru que Ji Xinping serait venu à Maurice ou le président Jintao ? Cela démontre que Maurice n’est pas un petit pays et que la Chine n’a pas oublié le soutien que lui a accordé Maurice dans les moments difficiles.