PAULA LEW FAI

Oui. Ah ! Nos Jeunes.

« Quand nos adolescents font l’actualité », l’article de Monique Dinan dans la page Forum du 23 janvier 2019 doit nous interpeller tous, sans doute plus fortement que par le passé. Certes, des signaux  d’alarme ont constamment été donnés durant ces vingt dernières années, que ce soit dans les domaines de la sexualité, des grossesses précoces, de la drogue (substances et jeux, réseaux sociaux), de l’alcool, de l’absentéisme scolaire, de la violence exercée à l’égard des pairs, des plus jeunes et des membres de la famille, indiscipline et absence de respect pour toute forme d’autorité, suicides, dépressions… la liste est longue.

Nous avons nous-mêmes contribué sur les pages Forum à sensibiliser le public à cet enjeu crucial, qui est le renouvellement de notre société et le devenir d’une jeunesse mauricienne en proie au mal-être. Cf. entre autres : L’Île aux Pas Perdus (2017) ; À bout de souffle (2017) ; Suicide : Enfants et Jeunes (2012) ; Jeunes Mauriciens es Qualité. Lespwar (2014) ; Île aux Petits Poucets (2014) ; Vols, viols, violences (2014) ; Recherches sur les jeunes. Pourquoi si rare et si mal ? (2011). Et tous ceux qui travaillent sans relâche dans les différents univers des jeunes le savent, en parlent dans le plus grand des désarrois. Rejoignant ici celui des jeunes, renforçant ainsi l’angoisse existentielle et l’usage des antidépresseurs.

Alors, oui.

Ah ! Nos Jeunes.

Le « Ah » ici, cette interjection si expressive d’insistance et de renforcement, exprime selon sa tonalité une large gamme d’émotions : l’admiration,  le désir, la surprise, la satisfaction, la joie, l’étonnement, l’impatience, l’indignation, l’aversion, le dégoût, la douleur….

Ce qui nous frappe aujourd’hui, c’est notre profonde incapacité en tant que société de penser ces « Ah » dans le registre positif. A posteriori, de les communiquer aux jeunes quand ils le méritent. Pour leur insuffler espoir, vitalité, résilience et volonté du combat.

Nous connaissons les variables structurelles qui maintiennent une grande partie de notre jeunesse dans la marginalité économique et sociale. Les actions institutionnelles sont morcelées à l’image des stratégies de survie mises en place par ces populations : le règne de l’immédiateté et les conduites à risques sont le lot du quotidien. S’articulant sur ces conditions matérielles, est aussi la perméabilité de notre société à des mouvements de fond dont on perçoit à peine les dérives.

L’esthète, l’éthicien et le religieux.

Le modèle de réussite sociale intériorisé largement aujourd’hui dans notre pays est celui de la jouissance. Nous avons donné, disent les parents. Ayant vécu la survie, « il faut vivre ». Sans doute. Mais sans discernement. La vie « sublime » appelle à un papillonnement d’activités et de recherches de sensualités, d’intensités inconnues. Tout sera fonction du statut, du plaisir dérivé des ressources licites ou illicites. C’est ici que nous rencontrons ce grand philosophe, écrivain, poète et théologien danois du XIXe siècle, père de l’existentialisme, Soren Kirkegaard (1813-1855). C’est l’esthète (Cf. Le Journal du Séducteur). Il n’y a pas de repos dans cette recherche de l’instant, le désespoir cependant veillant comme une sentinelle et attendant son heure. L’éthicien (il y en a à Maurice malgré leur discrétion, leur peu de visibilité politique ou sociale) fait le choix de sa valeur au regard de l’infini. Il assume son histoire personnelle et sociale, forge à sa manière un chemin de vie, en accord profond avec ses convictions les plus intimes. Le récent procès de Pravind Jugnauth au Privy Council est révélateur de ces positionnements existentiels. Enfin, il y a le religieux dont la foi réelle dépasse l’éthique. Une foi, qui n’est pas instrumentalisée pour capter un plus grand public, redorer l’image d’une institution, d’un parti, d’un personnage public… nous en donnons naissance et en redemandons constamment car l’ego dans sa quête de la jouissance ne se rend même pas compte de la distance qui existe entre le simulacre de certains pèlerinages, cultes et rites associés et l’authenticité.

Kierkegaard passera toute sa vie dans cette recherche passionnée de l’authenticité et plaidera dans tous ses écrits contre l’accaparement des pouvoirs de toutes sortes, y compris ceux de l’institution ecclésiale au Danemark de son époque, la confiscation de la liberté individuelle qui provoque l’angoisse.

Le concept d’angoisse pour Kierkegaard est lié intimement à la liberté et au choix, à la notion du possible indéterminé. Le vertige (l’effroi, le tremblement, dira-t-il) arrive de même que le désespoir quand on prend conscience de l’impossibilité de la possibilité.

Ce qui nous manque sans doute aujourd’hui, c’est de comprendre que l’esthète, l’éthicien et le religieux n’opèrent pas à des stades différents : font partie d’un tout dont le socle est l’authenticité, excluant toute dispersion, et forgé par un mouvement d’intériorisation perpétuel. Qui amène un réel engagement de la personne dans l’acceptation pleine et entière de sa finitude.

Ah ! Les adultes.

Apprenons-nous la vraie liberté et le choix aux jeunes ?

Avons-nous le courage de les manifester dans nos actes les plus anodins comme les plus significatifs pour notre devenir et celui de nos jeunes ?