ZAHEER ALLAM

Les commentaires font rage sur la toile à l’issue des récentes élections générales et à la lumière de leurs résultats. En effet, l’opinion publique est divisée : nous faisons face à une situation où une majorité, particulièrement silencieuse, se voit confrontée aux critiques d’une minorité vocale, majoritairement composée de jeunes.

Après avoir milité pour un processus démocratique respectant toutes les communautés et leurs sensibilités respectives, une bonne part de la jeunesse mauricienne se démarque maintenant par rapport aux résultats et pointe du doigt le semblant écart intellectuel qui sépare nos régions urbaines et rurales.

Ce mécontentement s’exprime principalement à travers un humour noir, soulignant les nuances communales et intellectuelles, une approche très conflictuelle avec les valeurs initialement préconisées par nos jeunes. Donc, pourquoi la jeunesse mauricienne se sent-elle angoissée, au point de mettre au rancart ses propres valeurs ? Et pourquoi ce sentiment, semble-t-il, s’exprime-t-il principalement par le biais des réseaux sociaux ?

Jeunesse et politique  des réseaux sociaux

Il existe deux aspects principaux au regard de la politique et de la jeunesse. Le premier est clairement la popularité de l’expression politique de manière virtuelle au moyen de la toile. À Maurice, la jeunesse (18-35 ans) ne représente qu’environ 32% de l’électorat national alors qu’elle constitue plus de 55% des abonnés de Facebook.

Ces jeunes, qui dominent notre société digitale de manière aussi vocale, sont-ils tout aussi actifs dans le monde réel ? On serait tenté de le penser mais ce serait malheureusement une erreur, car tel n’est pas le cas. Les chiffres établis par l’Union européenne (2014) démontrent que le taux d’absentéisme chez les jeunes en Europe est de 65%, et ne cesse de s’accroître.

Des chiffres sur Facebook aident en effet à mettre les choses en perspective : la jeunesse mauricienne (18-35 ans) est détentrice de plus de 459 000 comptes Facebook sur les 836 000 enregistrés sur l’île. Mais en tenant compte du pourcentage d’absentéisme, ceci ne représente qu’un total de votes d’environ 120 000 chez les jeunes. Ce nombre est d’un côté fragmenté, d’après les divergences idéologiques et appartenances sociales, à travers les partis politiques dominants. D’un autre côté, ce chiffre est davantage dispersé en direction des partis émergents, cela alimenté par un ardent désir de changement.

Ne pouvons-nous pas présumer que les pratiques électorales de la jeunesse mauricienne ont un impact très minime sur les résultats électoraux, malgré leur omniprésence sur la toile? Il est crucial que les partis politiques puissent tout d’abord comprendre l’importance de Facebook comme outil essentiel de communication, mais aussi saisir les limites de son efficacité.

Les vidéos de certains « Gates » ont accumulé plus de 725 000 vues sur YouTube. Et cela a été grandement multiplié à travers Facebook. Soulignons que la crédibilité de ces messages a été très vite questionnée et pondérée, avec en contrepartie les actions passées des partis politiques concurrents. Donc, la stratégie de mauvaise presse a très vite joué contre les détracteurs.

Une autre vidéo qu’a émise L’Alliance Nationale sur Facebook compte plus de 378 000 vues mais ceci n’est guère représentatif du nombre de votes reçus dans les circonscriptions concernées lors des récentes élections. Ceci souligne ainsi une grande disparité entre, d’un côté, le nombre de vues, de likes et, de l’autre, les résultats électoraux. Les prochaines élections combleront très plausiblement l’écart entre la campagne politique en ligne et celle du marketing d’influence; conséquemment, l’utilisation du Big Data afin de mieux comprendre les tendances électorales, dans le but éventuel d’influencer des votes. Si cela n’est pas actualisé, le rôle de Facebook au niveau politique continuera à être rôle négligeable – à moins que la scène politique locale soit dans une situation critique.

Jeunes et politique active

Au-delà du terrain de leur clavier, les jeunes sont très peu actifs politiquement. Une analyse du profil des 180 candidats des trois principaux blocs révèle qu’environ 29 d’entre eux sont âgés de moins de 40 ans, dont une poignée de membres de L’Alliance Morisien ayant obtenu un siège au parlement. Ceci souligne une perspective intéressante et à la fois contradictoire : il existe un consensus général au sein des partis par rapport à l’importance de l’inclusion des jeunes dans l’arène politique, un concept toutefois peu pris en compte par l’ensemble de l’électorat au moment de ses choix définitifs. Ceci nous vaut donc une perspective inquiétante, loin du renouvellement du parlement et du discours politique par des esprits jeunes, de la culture plus contemporaine.

L’émergence de nouveaux partis possédant le potentiel de constituer une majorité au parlement ne semble guère crédible dans l’immédiat, voire au cours des prochains mandats. Cette situation devient alors problématique pour les partis politiques émergents comme le Reform Party, 100% Citoyens, En Force Maurice et Nou Repiblik, qui se trouveront ainsi contraints à se battre de manière ardue contre la résistance au changement, pour réorienter la tendance des votes.

Ceci mène donc à une inconfortable hypothèse : que les candidats se joignant aux nouveaux partis politiques soient considérés comme brebis sacrificielles, victimes s’offrant, par des batailles inégales, en vue de ce changement tant rêvé. Bien que certains jeunes acceptent sans inconfort d’adhérer à un des partis traditionnels, en vue de se lancer en politique, cette démarche ne devrait pas être une obligation pour tous, d’autres formes d’engagements, plus compatibles avec les valeurs contemporaines, devraient aussi pouvoir conduire à la responsabilité publique. Mais, au vu, des observations ci-dessus, on peut craindre d’en être encore loin.

Il nous faut toutefois apprécier le succès d’Olivier Thomas, avec un pointage de 3 890 votes. Cependant, nous pouvons aussi constater le cas du candidat Hurdoyal, qui, malgré son score honorable, a échoué en 2014 au No 10; cependant cette même circonscription lui a offert un triomphe le 7 novembre dernier, sous les couleurs de L’Alliance Morisien, faisant de lui le tombeur direct de l’ancien Premier ministre travailliste, Navin Ramgoolam. L’unique choix de servir conduit-il invariablement à rejoindre un des trois principaux blocs ? Quel sera donc le destin des candidats indépendants et des partis émergents lors des deux prochains scrutins ? Madame Kwok pourra sûrement mieux nous éclairer à ce sujet…

Un appel à l’optimisme

L’initiative de vote devrait être aussi naturelle que notre désir de nous exprimer haut et fort sur les plateformes en ligne. Même s’il nous (les jeunes) semble plus naturel de parler ouvertement de questions politiques, contrairement à nos parents, il devrait être tout aussi naturel de voter. Sur les 25 % d’absentéistes, nous pouvons estimer – sans fierté – qu’un nombre élevé est constitué de jeunes. Les détracteurs du pouvoir font remarquer que cela est dû au fait que les élections ont eu lieu pendant la période d’examens mais je ne pense pas, loin de là, que cela explique tout.

Il nous faut prendre conscience que notre engouement pour traduire nos sentiments sur la toile, exprimés par les likes et views, ne se traduit pas en votes. Loin de ces facteurs, on nous souligne maintenant que nous sommes un peuple éclairé, capable de discerner au travers des fake news.

Maintenant, revenus à une période postélectorale, utilisons nos lumières pour aspirer à construire un tissu plus humain, plus équitable, plus inclusif et plus durable, où nos échanges feront valoir et, à terme, adopter les valeurs que nous ne pouvons pas nous contenter de prêcher, qu’il n’est pas possible d’honorer uniquement d’un lip service. Nous devons encourager les chantiers destinés à construire un environnement de paix, de prospérité et d’inclusion pour tous. Avec cet optimisme, nous devons inciter au travail et à la mise en œuvre des promesses électorales. Le manifeste du vainqueur nous promet une plate-forme intéressante : la proposition d’un National Youth Environment Council, pouvant être une entité aidant à la restructuration de l’ensemble, en vue de la prise en compte d’appels environnementaux et de politiques importantes concernant le climat, la transition énergétique et la pertinence des choix pour ce qui est des renouvelables.

Ces appels pourraient provenir d’échanges où les jeunes seraient à l’aise, se sentant encouragés à s’exprimer, par le biais de processus de planification participatifs soigneusement conçus. Et traduits plus tard en mesures politiques visant à obtenir des résultats durables de façon transversale dans divers ministères.

Bien que le besoin de liberté d’expression soit sain, nous devons adopter une vision optimiste de l’avenir. Pour cela, il nous faut reconnaître sereinement les résultats des élections et mettre de côté nos divergences politiques pour les cinq prochaines années. Pensons à notre prospérité. Revenons maintenant au travail pour nous assurer que nous avons les compétences et les programmes appropriés pour les jeunes, œuvrons pour l’inclusion de nos propos, de nos opinions et de notre sensibilité générationnelle dans les politiques nationales et œuvrons collectivement à la construction d’un avenir meilleur.

Ce n’est que lorsque nous serons éduqués, en bonne santé et, disposant des compétences et opportunités appropriées, que nous pourrons faire face positivement aux préoccupations du pays. Œuvrons donc pour que l’éducation, les services de santé, la pertinence culturelle nous procurent la capacité pour mieux faire face aux problèmes les plus difficiles. Pour cela, nous devons avoir une vision positive et agir tout en conservant nos valeurs pour un tissu plus humain. Un tissu mauricien, tel que nous en soyons pleinement fiers.