Tikoulou et le souffle magique s’est achevé le week-end dernier par trois représentations face à une salle comble. La féérie et la liesse des danseurs sont bien sur scène, mais nos petits personnages fétiche se noient un peu dans ce foisonnement de décors et costumes absolument impressionnant, et la trame narratoire tout en ellipse et symbolisme mériterait quelque points de repère.
« Enn de trwa enn sel batman leker ! » la chanson fétiche des jeunes qui ont participé à Tikoulou et le souffle magique est chantée dans le tableau où les danseurs sont costumés en cannes. Ils se sont glissés bras tendus à l’équerre, dans des panneaux de plants verdoyants qui les font marcher à petit pas sautillant. Bien sûr la valeur symbolique du champ de canne comme terrain de jeu est palpable dans la chorégraphie qui amène les danseurs à bouger de manière amusante par des mouvements latéraux d’interpositions et à faire frissonner leur « costume décor » dont les feuilles ploient, tombent et se redressent au rythme des pas.
Mais l’idée de solidarité de la chanson associée à l’industrie qui a structuré la société mauricienne pendant deux siècles, parle-t-elle encore aux jeunes ? Cette industrie ne représente-t-elle pas plutôt une île Maurice du passé et les valeurs de solidarité ne méritaient-elles pas d’être associées à un contexte plus actuel ? Par la suite, une scène d’incendie de cannes illustre très bien la violence et la fascination du feu grâce aux voiles orangés que les danseurs agitent. Est-ce la mise à mort de cette solidarité évoquée plus haut ou l’expression d’une forme de nostalgie ? Libre à chacun d’interpréter tout cela comme il l’entend.
La référence à la luminescence des êtres vivants avec des couleurs vives est habilement exploitée dans plusieurs tableaux foisonnants de végétaux. Elle fait penser dans une dimension évidemment plus modeste, à certains aspects du film Avatar. Le thème de la lumière faite homme est posé en ouverture sous une forme surprenante par rapport à l’univers visuel des albums illustrés de Tikoulou, ajoutant une dimension new age dans une référence à la genèse du premier homme… Un homme (incarné par Thabo Legrand qui a conçu la chorégraphie du spectacle avec Eva Caillé) vient du fond de scène vers le public, se dessinant dans les brumes traversées par un faisceau de lumière blanche. Ce premier tableau est accompagné de la seule voix off du spectacle qui pose l’histoire d’un petit garçon né sur une île quelque part dans l’océan… Plus tard, à la fin du spectacle, ce personnage symbolique revient, s’extirpant d’une sorte de calice phosphorescent placé à l’intérieur d’une grotte qu’on imagine être… Caverne Patate. De cette source de vie, de petites lumières sont alors distribuées de mains en mains aux petits personnages du spectacle. Un symbolisme religieux un peu galvaudé mêm s’il reste marquant…
Jardin extraordinaire
Le jardin magique de Grand-mère Minette, la grand-mère de Tikoulou, apporte de réels moments d’émerveillement. Ici, le mystère est cultivé tant à travers la profusion des plantes et des fleurs que les boutures de danseuses revêtent en affichant leurs sourires de petites filles dans des mouvements plus ou moins délicats, avec aussi un arbre géant sur échasses qui a réussi l’exploit de tenir une position statique assez longtemps sans choir… Le petit Tikoulou s’endort et rêve au pied de ce roi de la forêt. Il cauchemarde aussi un peu si l’on en juge par l’apparition d’animaux du bestiaire fantastique mauricien, à la majesté parfois inquiétante. Le seul personnage véritablement théâtral est Sandrine Raghoonauth, qui esquisse cette très vieille dame à la fois fragile et pleine de ressource, apparaît en saupoudrant le public d’un nuage magique… Cette poudre de perlimpinpin annonce l’entrée dans le monde des rêves. Détentrice du savoir et de l’amour de son petit fils, elle parle aux papillons et participe plus tard à une sorte de ballet nocturne tribal.
La féérie de Tikoulou et le souffle magique tient aussi à la reconstitution de scènes telle que le bazar mauricien auquel ne manque que l’arôme des fruits, avec des personnages attachant comme le tisaneur, le marsan salté Monsieur Lafleur, dont on aimerait qu’il se mette à chanter après avoir exposé son beau sourire à tous les publics de la salle… au chien Dimoune dont le juste-au-corps marron sale fait un peu peur, mais qui pose des mimiques tout à fait canines, aux nombreuses fées clochettes et aux danseurs professionnels qui savent très bien créer une atmosphère mauricienne dans les règles du ballet moderne avec ses influences ségatières en alternance avec celle du hip hop ou du modern jazz.
Ton Palab dans le rôle du chanteur-conteur, qu’Emmanuel Desroches assure d’une voix ample et souriante, créée par ses interprétations la liaison d’un tableau à l’autre. Il manque pourtant à ce spectacle une trame narratoire vraiment explicite. Si Gromarto ponctue le déroulé par quelques mots lancés à la cantonnade « Tikoulou kot été ? », on aurait aimé que le quatuor des personnages principaux (Tikoulou, Gromarto, Matapan et Kasskott) marquent leur présence de quelques clés. On ne sait par exemple à un moment pourquoi musiques et danses s’arrêtent subitement après le marché… Aussi ces artistes en herbe semblent sur scène relativement à l’aise et expressifs, mais leur silence nous laisse avec l’idée qu’ils n’ont peut-être pas été assez encouragés à s’imposer au milieu de tous ces artistes encostumés qui captent l’attention.