« C’est un endroit sacré où nous venons pour prier. Grand-Bassin n’est ni un champ politique ni l’Assemblée législative », précise le président de l’Hindu Maha Sabha, Bhagwansingh (Girish) Dabeesing, dans un entretien accordé au Mauricien.

L’Hindu Maha Sabha a donné le coup d’envoi des célébrations culturelles organisées dans le cadre du pèlerinage à Grand-Bassin en vue de la fête Maha Shivaratree vendredi. Les membres de la Task Force, chargée de l’organisation du pèlerinage et dont fait partie le Premier ministre, Pravind Jugnauth, étaient présents pour l’occasion.

Le président de l’Hindu Maha Sabha a, dans son discours, eu une pensée spéciale pour les victimes de l’épidémie Covid-19, invitant l’assistance à prier pour que cette épidémie soit enrayée et que les populations, dont celle de Maurice, soient préservées contre cette épidémie.

Le pèlerinage de Maha Shivaratree bât son plein en ce moment. Pouvez-vous nous en parler ?

Le Ganga Talao (Grand-Bassin) fait aujourd’hui partie intégrante du patrimoine culturel et religieux de Maurice. C’est un lac de cratère situé à quelque 1 800 pieds au-dessus du niveau de la mer. Dans les années 1890, un immigrant indien, Giri Gossaygne Napal, qui était sorti d’un village non loin du Gange, en Inde, pour s’installer à Maurice, avait fait un rêve dans lequel il voyait un lac situé à côté d’une montagne. Ses amis et lui ont fait le tour de Maurice pour trouver un endroit comme celui de la vision qu’avait eue le pandit. Ils sont arrivés à Grand-Bassin en 1898, soit après une longue recherche autour de l’île. Ils ont été frappés non seulement par le lac, mais également par la montagne située à sa proximité. Le pandit a trouvé l’atmosphère propice et sacrée qu’il recherchait. On raconte qu’il aurait vu des anges sur le lac. À partir de là, le pandit Gossayne Napal a commencé à venir prier régulièrement auprès du lac dans un petit temple rudimentaire qu’il avait construit et dans lequel il accueillait les premiers fidèles. Ce qui fait de lui le premier pandit à Grand-Bassin. Par la suite, le temple a été détruit par un cyclone, mais le “shivling”, qu’il avait installé, était resté en place. Les gens ont continué à venir.

Comment l’Hindu Maha Sabha s’est-il associé à la célébration de Maha Shivaratree ?

1925 a vu la création de l’Hindu Maha Sabha par les leaders des sociétés hindoues. Ils étaient 17 personnes. Par la suite, la famille Gajudhur a fait don à la société du bureau, qui se trouve à l’angle des rues Félicien Mallefille et Poudrière. À partir de là, l’Hindu Maha Sabha a commencé à s’occuper du Grand-Bassin. Il a commencé à s’occuper des pèlerins, qui avaient commencé à marcher par groupe de 10 à 20. À un certain moment, le même groupe de pèlerins, qui était venu à Grand-Bassin pour la première fois, a commencé à prendre de l’eau du lac, dans lequel ils avaient versé l’eau du Gange, pour la porter dans un temple construit à Bois-Pignolet, à Terre-Rouge. Par la suite, une autre équipe a commencé à faire la même chose dans un temple à Triolet.

En 1930, la fête de Maha Shivaratree avait pris une grande ampleur. Ce qui avait amené Rajcoomar Gujadhur et Dunputh Lallah, qui avaient été élus pour siéger au Conseil du gouvernement en janvier 1926, à présenter une motion pour célébrer la fête de Maha Shivaratree et que ce soit férié. Ce qui était devenu une réalité en 1931. Pour moi, la fête de Maha Shivaratree est essentiellement une fête religieuse. Nous venons ici avec une idée bien précise : prendre de l’eau sacrée qui doit être versée sur le Shiva Lingam placé dans nos temples, dans notre village, dans notre région.

Auparavant, après avoir recueilli l’eau du lac, nous avions coutume de verser un peu sur le “shivling” situé dans le temple et, à partir de là, nous apportions l’eau chez nous. À partir de 1931, Maha Shivaratree est devenue une grande fête. En 1962, à la suite de la visite de hautes personnalités gouvernementales, dont le ministre de l’Agriculture d’alors, sir Satcam Boolell, et M. Edgerly, conservateur des forêts, l’Hindu Maha Sabha a obtenu un contrat de bail pour gérer les terres entourant le lac, l’île se trouvant au milieu et la colline se trouvant à côté. En 1964, le temple de Shiva a été construit. Il a été agrandi graduellement. Toutefois, le Shiva est toujours resté à la même place. Depuis cette époque, les dirigeants de l’Hindu Maha Sabha sont présents tous les jours pour recevoir les dévots, qui viennent de tous les coins de l’île pendant le pèlerinage.

On observe également la présence d’autres sociétés religieuses à Grand-Bassin…

Jusqu’en 1990, l’Hindu Maha Sabha a été la seule société à s’occuper du pèlerinage. Au fil du temps, il y a eu une Task Force qui a réussi à mettre de l’ordre dans les environs du temple, où beaucoup de personnes venaient distribuer à boire et à manger. Maintenant, tout cela se passe dans l’ordre et l’accent est mis sur la prière. Autant que possible, nous mettons toutes les facilités à la disposition des dévots. Pour nous, plus il y a de dévots qui prient, plus nos prières sont exaucées. De toute façon, depuis dimanche, le temple est ouvert 24h/24 jusqu’à la Grande nuit de Shiva. Le 21, le temple sera fermé à partir de 15h et s’ouvrira à nouveau à partir de 18h pour la prière.

Quel est le symbolisme de cette fête ?

Le Dieu Shiva est dans la mythologie hindoue le créateur et le destructeur. Nous croyons que, durant la création du monde, 12 éléments devaient sortir de la mer. Le premier était le poison. Shiva, en tant que Grand Yogi, a reçu les dieux et les démons pour lui dire qu’il est le seul à pouvoir enlever le poison du monde. C’est ainsi qu’il a pris ce poison qu’il a retenu dans sa gorge, qui est devenue bleue. C’est la raison pour laquelle on l’appelle le “blue neck god” (Nilkant God). Ce que nous faisons, nous prenons le “belpatra”, qui a trois feuilles comme le trident, que nous plaçons sur sa tête et nous versons symboliquement autant de lait et de l’eau pour refroidir son cou. C’est cela, la signification du symbolisme que nous pratiquons ce jour-là. Nous pensons que le Shiva est dans la peine avec sa gorge qui brûle et nous l’aidons à la refroidir. Par la même occasion, nous prions le Dieu Shiva pour l’empêcher d’ouvrir son troisième œil, pour se mettre en colère. S’il ouvre ce troisième œil, c’est la destruction.

Il est navrant toutefois qu’on n’accorde pas à Grand-Bassin tout le respect qu’il mérite. Nous avons réussi à faire en sorte que les visiteurs s’habillent décemment. Nous avons installé un panneau à ce sujet à l’entrée du Grand-Bassin. Dans l’avenir, nous envisageons de mettre à la disposition de tous un châle et tel sera le cas pour les touristes aussi. Nous chercherons à faciliter la vie des visiteurs et ne comptons pas les empêcher d’avoir accès au site. Des affiches ont été collées pour expliquer les séquences de prières. Nous voulons aider les jeunes et les moins jeunes à faire une prière en ordre. Je voudrais aussi dire que le plateau de la prière doit être très simple et doit contenir un peu de fruits, deux ou trois fleurs, une feuille balpatra. C’est tout ce qu’il faut. Il faut venir avec le cœur propre. Pendant les dix jours précédant la grande nuit de Shiva, nous avons au moins 80 personnes qui travaillent 24 heures sur 24 pour aider les pèlerins dans le temple. Je dois préciser que beaucoup de personnes ont apporté leurs “blocs” à Grand-Bassin, qui est une place reconnue internationalement. Pour la grande nuit de Shiva, il y a des gens qui viennent du Canada, d’Afrique du Sud, de l’Inde, de Singapour, et même de la Grande-Bretagne. Après le Gange, en Inde, le Grand-Bassin est la place sacrée la plus reconnue dans le monde.

Le Grand-Bassin a-t-il gardé sa même vocation initiale ou cette vocation s’est-elle élargie avec le temps ?

Grand-Bassin a maintenu sa vocation. Cependant, il est devenu le “melting pot”, un endroit où différentes personnes, occupant différentes responsabilités, se rencontrent sur une base d’égalité. Il n’y a pas uniquement les hindous, mais des personnes de toutes les communautés. Les Mauriciens de toutes les religions sont accueillis. Tout ce que nous demandons, c’est d’avoir un minimum de respect que ce soit dans leurs attitudes et dans leur façon de s’habiller. Par ailleurs, dans un des temples nous avons un “parad Shivling”, c’est-à-dire un Shiva contenant du mercure. Il n’en existe que trois en Inde et le quatrième se trouve à Maurice.

Peut-on dire que Grand-Bassin évolue pour devenir un parc spirituel ?

Il faut comprendre que l’Hindu Maha Sabha dispose de neuf temples autour du lac, y compris le temple d’Hanuman sur la colline. Les temples de la famille Dayal et celui de la Hindu opèrent de manière indépendante. Mangal Mahadev et Durgama sont situés en dehors du terrain contrôlé par l’Hindu Maha Sabha. Il n’y a aucune compétition entre nous et nous travaillons en étroite collaboration. Les dévots sont libres d’aller dans le temple où ils sont habitués. Pendant toute la semaine, on peut dire qu’il y a un bouillonnement à Grand-Bassin. Chacun vient ici pour prier. Ce n’est pas un champ politique, ni l’Assemblée législative. C’est un endroit sacré où nous venons pour prier.

Quel est votre rêve pour Grand-Bassin ?

J’ai eu une longue carrière dans le gouvernement. Je participe dans des activités sociales. Je suis président de l’Hindu Maha Sabha depuis quatre ans. Mon objectif, mon rêve, c’est de voir cet endroit devenir le plus pieux possible, où les gens comprennent son importance, où il existe une fraternité indépendamment des religions, de son rang hiérarchique, où il y a une fraternité et un lieu de dialogue. Nous voulons que tout le monde comprenne le sens d’une place sacrée. Elle a sa spécificité et ne peut devenir un autre parterre. Ganga Talao peut devenir un endroit où nous pouvons aider les gens à organiser des conférences spirituelles ou des retraites spirituelles et de méditation.

Avez-vous des souvenirs personnels de Grand-Bassin ?

Mes meilleurs souvenirs sont à l’époque où je marchais pour venir jusqu’ici dans les années 70’. J’ai marché pendant 13 ans avec des groupes d’amis. À l’époque, c’était de grandes processions en ordre. Mon plus grand souvenir c’est que la dernière fois que j’étais venu à Grand-Bassin, à mon retour j’ai appris la naissance de ma fille.

Quelles sont les grandes personnalités que vous avez reçues à Grand-Bassin ?

Nous avons reçu beaucoup de grandes personnalités, y compris Narendra Modi. Grand-Bassin est un point déterminant.

Avez-vous un thème chaque année ?

Pour ce qui me concerne, j’avais consacré la première année à Maha Shivaratree, la deuxième année au Dieu Shiva, la troisième à la famille du Dieu Shiva. Cette année, nous nous concentrerons sur l’individu. Quel est le rôle de chaque citoyen et ce qui se passe dans la société. Dans un livre sacré, il est écrit qu’être né être humain est déjà une chance incomparable. Sommes-nous à la hauteur ?

Propos recueillis par

Jean Marc Poché