ÉLIETTE COMARMOND

Je vais vous parler du temps, de ce temps qui file entre nos doigts et que l’on n’attrape jamais. De ce temps qui, hier encore, nous mettait sous les yeux les pas titubants de nos enfants et faisait résonner à nos oreilles leurs rires innocents.

ÉLIETTE COMARMOND

Oui, vous souvenez-vous de ce temps où vous racontiez une histoire à vos enfants le soir avant de les coucher et leur souhaiter bonne nuit ? Vous souvenez-vous aussi de ce temps où, le matin, vous les prépariez pour l’école en espérant qu’ils seraient un jour des adultes dont vous seriez fiers ? Il a filé trop vite ce temps qui a changé les balbutiements de nos enfants en questionnements et leurs hébétudes en certitudes. Ce temps qui a fait grandir trop tôt nos enfants que nous n’avions pas assez embrassés et serrés dans nos bras, occupés trop longtemps à leur faire réciter des leçons au lieu de leur apprendre des chansons telles celle qui nous dit que le temps est assassin et emporte les rires des enfants.

Il a disparu trop tôt ce temps tel un éclair dans un ciel assombri de nuages noirs, faisant place à l’orage qui éclate et fait sourdre nos peurs enfantines. Il est révolu ce temps où nos enfants nous offraient à tout bout de champ des « Je t’aime » et des baisers mouillés. Ils sont encore dans nos tiroirs ces dessins maladroits et ces cartes de souhaits qu’ils nous ramenaient, les yeux pétillants de fierté, à la sortie des classes. Petit à petit, le temps a rallongé les caleçons de nos garçons, et raccourci les jupes de nos filles qui ne veulent surtout plus ressembler à leurs parents. Même si leurs « Je t’aime » et les baisers mouillés ne nous sont plus destinés, nous gardons quand même espoir qu’ils nous aiment encore un tout p’tit peu ou même beaucoup.

Le temps qui bouffe goulûment les pages du calendrier a mis allègrement du sel et du poivre dans vos cheveux. Vous vous dites qu’il est encore trop tôt pour arborer des cheveux gris. Alors, sans perdre de temps, vous les recouvrez et vous vous dites que les cheveux teints vous vont si bien. Hélas ! Les ravages du temps ne s’arrêtent pas là. Les premières rides font leurs apparitions et, là encore, vous faites appel à de l’artifice. Du fond de teint, de la BB crème et hop là, vous pouvez encore tromper votre monde. Mais la marche inexorable du temps a réduit votre monde à un mari, à une femme qui ne vous fait plus de compliments, qui ne vit qu’à côté de vous. Vous jouez au chat et à la souris dans votre lit d’indifférence, les gestes et les mots d’amour longtemps oubliés. Si vos regards ne se croisent plus souvent, c’est peut-être la peur de voir dans le visage de l’autre le commencement de votre propre décrépitude, de votre propre délitement.

Et puis, dans ce monde gravitent encore vos enfants, ces enfants qui revendiquent le droit de ne plus être des enfants. Ils sont sur le point de partir vers d’autres cieux pour des études qui feront d’eux des êtres supérieurs à vous, leurs parents. Ou alors ils sont déjà de retour et ils vous font savoir déjà que vous ne leur arrivez pas à la cheville dans tant de domaines. Vous levez la tête pour essayer de les fusiller du regard, leurs quelques centimètres en plus leur donnant un certain avantage que vous essayez par tous les moyens à leur reprendre. Mais en vain plus souvent. Car en ce temps d’aujourd’hui, les claques, les calottes, les baffes, les torgnoles aux enfants, même s’ils sont les vôtres, ne sont plus permises, strictement défendues.

Alors, vous vous souvenez de ce temps révolu où vos parents ne se privaient pas du plaisir de vous corriger de mille façons pour vous apprendre les bonnes manières et surtout le respect des aînés. Ce temps où les enfants acceptaient de plus ou moins bonne grâce que les parents en savaient plus qu’eux. Et vous faites tout un film en technicolor de ce temps où vous même étiez enfant, où vous trainiez vos pieds nus pour aller à l’école où vous achetiez pour quelques sous des pastilles au limon et à la menthe qui, comme les roudoudous de Renaud, « vous coupaient les lèvres et vous niquaient les dents ».

Les après-midi, vos camarades de jeux venaient vous rencontrer près de la boutique du coin où vous achetiez, le cœur battant la chamade, un numéro de loterie-surprise en espérant décrocher le plus gros des ballons accrochés au carton. De déception ou d’exaltation, vos cris s’entendaient de très loin jusqu’au moment où une voix adulte y mettait fin en vous sommant de rentrer à la maison pour le bain et le dîner. Même si le temps ne vous a guère laissé de nombreux souvenirs heureux de votre petite enfance, vous les chérissez d’autant plus qu’ils sont nombreux les êtres et les choses qui les ont peuplés et qui ont disparu.

Cependant de ce temps croque-mort, vous n’en voulez pas. C’est pourquoi chaque année, pour les anniversaires et à la Toussaint, vous vous faites un devoir d’apporter des bouquets de fleurs gaies à ceux-là qui ne sont plus. Vous voulez vous faire croire qu’ils sont tout juste de l’autre côté de cette porte qui ne s’ouvre que pour laisser entrer ceux qui sont prêts à devenir des anges. En revenant chez vous, vous savez que du ciel ils vous sourient.

Parfois le temps vous semble étrange, car au lieu de s’envoler, il semble stagner comme l’eau d’une mare trop longtemps oubliée. Alors, vous rêvez du jour où vous vous réveillerez le matin sans devoir aller travailler, avec le sentiment du devoir accompli. Vous rêvez du jour où vos enfants tels des oiseaux quittant leurs nids s’envoleront de leurs propres ailes. Mais en même temps, vous appréhendez le silence d’une maison vide de leurs rires, de leurs colères et de leurs chansons. Et le temps qui est magicien réalise vos plus secrets désirs en un tournemain. Vous voilà, chez vous, encore jeune, mais en retrait de la vie active. Mais pour faire illusion, vous remplissez vos journées de ménage et de jardinage ; vous rendez visite aux vieux cousins et tantines qui ne tarderont pas à s’en aller ; les dimanches, vous faites un tour au casino pour y perdre des centaines de sous sur les machines. Qu’importe, vous vous dites que vous méritez bien ces petits moments de plaisir après avoir passé toute votre vie à élever vos enfants.

D’ailleurs, ils se sont envolés du nid, vos enfants. Ils sont mariés ou en couple. Ils viennent vous voir de temps en temps quand ils ont le temps, mais surtout quand ils n’en ont pas pour s’occuper de leurs bébés, de leurs gosses. Et vous voilà papi, mamie à plein-temps. Dans ce rôle, vous y mettez tout votre amour, ne rechignant pas à la tâche de surveiller et de gâter les enfants de vos enfants. Si vous pensez n’avoir pas tout à fait maîtrisé l’art d’être parents, vous voulez d’autant plus exceller dans celui d’être grand-parent. Quitte à déplaire à vos fils ou à vos filles qui passent le plus clair de leur temps à critiquer vos méthodes d’un autre temps qui, d’après vous, ont fait leurs preuves. Avec le temps, vous avez gagné en sagesse. Alors le plus souvent, vous vous taisez et laissez passer l’orage. Vous savez maintenant que si la parole est d’argent, le silence est d’or. Vous préférez écouter les autres parler, surtout ceux qui en ouvrant la bouche ne laissent aucun doute quant à leur idiotie.

Détail de « La Persistance de la mémoire », tableau de Salvador Dalí

Vous préférez vous évader de ce monde restreint qu’est devenu le vôtre pour entrer dans le monde intemporel et immatériel de votre imaginaire. Dans votre fauteuil, devant le poste de télévision vous fermez les yeux et vous vous retrouvez dans un monde que vous choisissez. Là où le temps n’a pas de prise, vous pouvez être qui vous voulez sans restriction d’âge, de beauté, de richesse. Vous voyagez dans votre tête et découvrez ou redécouvrez ces pays merveilleux où la vie semble cent fois plus belle et plus facile. Vous vous imaginez tout en haut de la tour Eiffel, devant les portes de Buckingham Palace ou dans une gondole à Venise. Mais ce monde imaginaire est balisé par les nécessités pressantes du monde réel. Même à contre-cœur, il faut bien y retourner. Alors, vous retrouvez les récriminations culinaires de votre moitié qui ne s’adoucit pas avec le temps. Pourtant, la durée de votre mariage suscite commentaires élogieux et félicitations que tous deux acceptez avec des sourires béats. En votre for intérieur, vous savez que votre parcours matrimonial ne ressemble en rien au chemin des béatitudes. Mais si les autres veulent croire à ce miroir aux alouettes, pourquoi les en dissuader ?  Et puis, pourquoi perdre le temps qui, dit-on, est de l’argent en de vaines discussions ?

Savoir prendre le temps de savourer le temps qui passe ; oublier les tic-tac de l’horloge qui nous rapprochent indéniablement de la fin, savourer l’instant présent sans vouloir à tout prix conjuguer notre vie au temps périmé du passé, à celui incertain du futur ou encore moins à celui irréel du conditionnel. N’est-ce pas à cela que nous devrions tous aspirer quand nous sommes presque au bout du chemin ? Le temps est peut-être assassin, mais il n’appartient qu’à nous de ne pas le laisser gagner la partie en nous faisant haïr notre vie, voire la vie. Qui que vous soyez, où que vous êtes, n’oubliez pas de faire un pied de nez au temps et d’aimer LA VIE.