Une grave maladie a un mérite, ce mot peut paraître inconvenant, mais il me semble approprié dans les circonstances, qui est de nous ramener à ce qui est essentiel dans la vie. Nous vivons ainsi à la surface des choses, pris dans le tournis du quotidien, conscients certes, par exemple, du caractère inéluctable de la mort, mais nous écartons cette pensée, nous préférons nous en éloigner. Il nous est ainsi possible de fuir ce qu’on est, de fuir sa condition toute humaine, de s’exercer à une certaine futilité, une futilité qui fait office de sens. Puis survient la maladie*. L’ancrage dans le corps. La proximité avec la mort. La dépendance. La vulnérabilité. Ces paroles des médecins qui résonnent encore en moi, vous avez bien de la chance d’être vivant. Cette lente et pénible convalescence, devenue ce corps hors du désir, hors parfois de lui même, qui ne réclame qu’une chose, d’être, de vivre, de respirer, un jour encore. La maladie a sa grammaire, elle se nomme l’essentiel.

J’ai toujours eu une conscience aiguë, sinon morbide, de la mort. Mais cette conscience était paradoxalement abstraite. On peut y penser, philosopher ou écrire à ce propos, mais elle demeure hors d’un corps sain, qui se croit immortel. Elle est sans être. Cette soudaine intimité avec elle, de savoir qu’elle est possible et peut-être imminente a suscité plusieurs émotions, parmi celle de la solitude de son corps, prisonnier de sa souffrance, de sa précarité, qui tend à l’autre, qui a besoin de l’autre, mais qui est confiné en lui-même, asservi par l’anéantissement à venir et j’ai compris qu’il s’agit de se préparer à cela, à cette rencontre, à cette solitude, d’y penser, d’y réfléchir non pour en faire un fardeau, un déni de la vie, mais un rappel justement à la vie, à ce qui est important, au sens. La mort désormais insérée en soi, comme un nécessaire dialogue avec soi-même, une mise en perspective de l’essentiel, un dépaysement de soi, semblable ainsi à un vent violent qui libère un arbre de ses feuillages, qui l’inscrit dans la nudité de son écorce. La mort, sa pensée, nous renvoie ainsi à la nudité de notre âme, à sa substance.

Quels sont ces êtres qui vous aiment, qui vous tiennent la main, qui sont là et qui seront là pour vous, qui se tiennent à vos côtés de longs mois durant, qui s’oublient pour vous ? Vous le savez sans doute déjà. Mais quand vous êtes malade, au plus bas, devenu vulnérable, un enfant presque, qui a du mal à marcher, devenu dépendant, la lumière de l’amour, celle de vos proches, précisent ce qu’ils sont, précisent les contours des êtres. Vous savez les aléas de la vie avec les proches, les inévitables hauts et bas, les malentendus, besoin parfois d’être au plus proche de l’autre, besoin parfois de s’en éloigner, mais soudain tout s’efface, l’inutile devient silence, il ne reste que l’étreinte et le souffle, la présence de l’autre, sans condition, sans attentes, un corps ouvert à la souffrance de l’autre, qui l’accueille, qui l’apaise et qui le libère. Et le prolongement de cet amour est cette gratitude, qu’il faut tenter de cultiver. Prendre le temps de s’arrêter et de dire ‘merci’, merci à l’élan de la vie en soi, dans sa pluralité et son mystère, ses extases aussi bien que ses lassitudes, merci au souffle de Celui qui vous crée et que vous réinvente perpétuellement, merci surtout à ceux qui tissent les fils de la présence et du devenir, sans vous je ne suis pas grand-chose.

Quelle est la finalité de l’existence ? Pourquoi vit-on ? Comment doit-on vivre ? Chacun, en fonction de son cheminement, de sa sensibilité, a ses réponses. J’ai, depuis toujours, une fi délité à la foi, en un Créateur, une transcendance absolue, mais cette foi n’était pas, si on peut dire, active, elle relevait plus de l’abstraction intellectuelle, comme une oeuvre que j’admirais de loin; je me plaisais à comprendre et à tenter de saisir son architecture secrète, mais elle n’influait guère ma vie. Cette maladie a donné de nouvelles racines à cette foi, ce Créateur est désormais une présence dans ma vie. Il me reste, certes, un très long chemin à parcourir, mais la foi m’a apporté un sentiment de paix et de plénitude, elle a ouvert une porte, celle de l’abandon, hors de tout, pendant un instant, des prérogatives du quotidien, des autres, de ce qu’on est, des tensions, l’abandon, notamment lors de prosternation, au Créateur. Il ne demeurera, au bout du compte, que Son visage et la foi est cette traversée, qui me mène à ce Visage, incarnée dans l’élan de la prière, incarnée surtout dans cet au-delà qui se fera éventuellement, ce n’est qu’une question de temps. Ainsi, il me semble que ce vacillement de l’être est ce parchemin où se déploie la parole du divin, du Créateur.

J’observe parfois cette plaie qui sera à tout jamais ciselée dans ma chair. Je dis à mes enfants, pour rire, qu’elle ressemble à un tatouage. Pouvoir en rire signifie que la vie a repris son cours. Je peux désormais renouer avec les habitudes de la futilité. Et elles sont nombreuses. Mais cette plaie est là, bien là, comme un rappel à l’essentiel. À sa grammaire.

La fragilité est salutaire pour l’âme.

G.H