À l’occasion de la fête du Printemps qui est célébrée aujourd’hui, Le Mauricien a rencontré trois dirigeants de la Chambre de commerce chinoise, à savoir Steve Li Chun Cheong, président, Kwet Cheong Li Kwong Ken et Maxime Koon Sun Pat. Ils parlent de la tradition autour de la fête du printemps, de la culture chinoise à Maurice et de la nécessité de préserver Chinatown qui menace de tomber en décrépitude et dans la pauvreté en raison de la zone tampon de l’Aapravasi Ghat.

Nous célébrons ce 25 janvier la fête du Printemps. Comment s’annonce cette fête cette année ?
Comme chaque année, nous sommes très excités par l’avènement de cette célébration. La célébration commence bien avant samedi. Il nous faut rendre hommage à Dieu lors du solstice d’hiver (solstice d’été pour Maurice). Il nous faut remercier tous les dieux. Le plus important pour nous dans la culture chinoise, c’est l’hommage aux ancêtres, ceux qui sont partis et ceux qui sont encore vivants. Il y a un dicton chinois qui dit : « Lorsqu’on boit l’eau de la rivière, il faut savoir où se trouve sa source ». Ce respect aux ancêtres est ancré en nous et dans notre culture. Nous nous rendons à cette occasion à la pagode de Caudan où nous suivons un rituel qui consiste à faire des offrandes dont des fruits, des biscuits, du lait, etc. Et puis, il y a les préparatifs avec le nettoyage de la maison. La veille au matin, il faut remercier le ciel qui pour le Chinois représente le Suprême à travers des prières et l’éclatement des pétards. Ensuite il y a le dîner le plus important qui se déroule dans la soirée, le 24 janvier, où toute la famille se réunit. Les enfants reviennent dans les familles. C’est la grande réunion familiale qui réunit petits et grands. À la fin du dîner, il y a une distribution de foon pao.

Est-ce que cette culture chinoise est toujours vivante à Maurice ?
Oui, elle est encore vivante. Elle évolue avec le temps. À notre époque, il ne fallait pas quitter la maison le premier jour de l’année. C’est au deuxième jour qu’on rend visite à nos parents. On travaille généralement très dur mais il faut également un temps pour se détendre et s’amuser. Donc, une bonne partie de la communauté se rend dans des hôtels. C’est la seule période où on peut se payer le luxe de rester deux nuits. Encore une fois, ce sont des réunions de famille.

Comment se porte la communauté chinoise à Maurice ?
Ça va. Toutefois, beaucoup de jeunes qui font des études à l’étranger continuent leur carrière hors du pays et ne retournent pas. De ce fait, le gros de la communauté comprend des personnes âgées et des adolescents. Une bonne partie d’adultes vit ailleurs.

La communauté est donc confrontée au vieillissement de la population ?
Bien sûr. Beaucoup de familles se retrouvent dans une situation où leurs enfants ne sont pas là. Par conséquent, elles sont obligées de fermer leur magasin et le business pour immigrer et rejoindre leurs enfants. Elles n’ont pas de choix.

Maxime Koon Sun Pat : La majorité de la communauté chinoise à Maurice est d’origine hakka. Or les Hakkas sont un peuple nomade. Peut-être que c’est à cause de cela que les Sino-Mauriciens ont tendance à bouger à gauche et à droite. Ils sont en perpétuel mouvement. Ils sont sortis du Nord de la Chine pour gagner le Sud avant de se rendre en Malaisie et à Singapour.

Qu’est-ce qui se fait à Maurice pour la préservation de la culture chinoise ?
Il faut comprendre une chose. Il y a la survie. C’est cela le plus important. Si on connaît sa culture et qu’on ne peut survivre, à quoi cela sert-il ? Par conséquent, il faut assurer sa survie et après quelque temps, retourner à la source culturelle. C’est le rôle de la Chambre de commerce qui organise chaque année le Chinatown food and cultural festival. C’est une occasion de rallumer le feu de la culture chinoise.

Quels sont les autres événements organisés par la Chambre de commerce à Maurice ?
Steve Li : Le plus important est le Chinatown food and cultural festival qui est aujourd’hui devenu un événement national. Ensuite, il y a la distribution de foon pao aux personnes âgées et à d’autres personnes que nous organisons depuis 70 ans grâce à la contribution des membres et des sponsors. Des cadeaux sont par la même occasion distribués. Cette année, nous avons distribué 428 foon pao aux familles chinoises. À cette occasion, la Chambre a également organisé un spectacle culturel comprenant des chants, des danses et de musiques traditionnelles à l’intention de ces grandes personnes qui n’ont pas l’opportunité d’assister à de grands spectacles comme celui organisé par l’ambassade de Chine au J&J. C’est l’occasion pour nous d’inviter toutes les associations à se joindre à nous pour participer à ces activités. Nous organisons également un dîner annuel à la fin de novembre. Je voudrais préciser que nous organisons cette année le 112e anniversaire de la Chambre de commerce chinoise. C’est la deuxième plus ancienne chambre de commerce chinoise de la région après Singapour dans la région.

Est-ce que l’ambassade de Chine apporte son aide aux sociétés chinoises à Maurice ?
Oui. Elle apporte une aide financière et logistique. La parade organisée jeudi est sponsorisée par l’ambassade de Chine.

Donc, la Chambre de commerce chinoise ne se limite pas à aider les commerçants chinois ?
Non. Nous avons également une dimension culturelle. À l’origine, nous faisions la liaison entre le gouvernement et les commerçants chinois qui ne parlaient que le chinois. De plus, lorsque les immigrants chinois débarquaient à Maurice, c’est la Chambre de commerce qui tenait le registre des enregistrements. Malheureusement, tous les documents ont disparu lors des incendies qui avaient ravagé une partie de la rue La Corderie et Chinatown en 1993. Notre histoire est partie en fumée. Des registres et des documents très importants ont disparu.

Voulez-vous dire que ces documents historiques aussi précieux ont disparu ?
Oui, à l’époque, il n’y avait ni microfilm ni scanner. Certaines grandes familles chinoises peuvent disposer d’une partie. Mais à notre avis, 75% des documents archivés pendant près d’un siècle ont pris feu. Ce qui fait qu’il est difficile aujourd’hui de créer un musée de l’histoire de la communauté chinoise à Maurice.

Il était question de la création d’un musée à la China Culture House à Baie du Tombeau…
Le musée avait été créé par Henri Lu à Grand-Baie. Par la suite, le musée a fermé ses portes et tous les documents ont été remis à la China Culture House qui envisage de créer un autre musée.

Ne craignez-vous pas que la culture et la tradition chinoise à Maurice disparaissent ?
Nous faisons ce que l’on peut. Le maintien de la tradition chinoise dépend de la famille. Certaines familles ne pratiquent plus la tradition. Elles pratiquent plutôt la religion catholique. Il est vrai que beaucoup pratiquent en même temps la religion catholique et le bouddhisme. Cela est tout à fait possible. Nous constatons que beaucoup de jeunes accompagnent leurs parents aux pagodes et retournent à la pratique du bouddhisme. Nous voyons aussi des jeunes qui reviennent à Maurice après avoir passé 10 ou 20 ans à l’étranger. Il faut aussi reconnaître qu’il y a des jeunes qui refusent d’émigrer à l’étranger, que ce soit en Australie ou au Canada, parce qu’ils considèrent que la qualité de la vie à Maurice est meilleure. À l’étranger, on peut toucher de gros salaires mais la vie est beaucoup plus chère et souvent on n’a pas le temps de vivre.

Est-ce que Chinatown garde encore ce cachet et cette vitalité d’antan ?
Non. Chinatown n’est plus ce qu’elle était auparavant. Nous respectons le développement de l’Aapravasi Ghat et de sa zone tampon. Il faut reconnaître que toute une partie de la ville de Port-Louis paie un prix très cher pour cela. Par exemple, Chinatown est bloquée complètement. Des bâtiments tombent en ruine. Il existe un danger qu’une partie de la ville dans la zone tampon tombe en décrépitude et dans la pauvreté. L’Unesco peut dire ce qu’elle veut mais nous voyons de nos propres yeux ce qui se passe. Personne ne peut entreprendre un vrai développement. Certains trouvent que Chinatown est en train de devenir un vaste parking. On ne peut pas faire autrement. On ne nous donne pas l’occasion d’investir dans des projets de développement ambitieux. Veut-on tuer Chinatown ? Nous pensons que les autorités doivent pouvoir engager des discussions avec les habitants et opérateurs de la région dans le but de sauver et préserver Chinatown. Même le Jummah Mosque ne peut engager de grands développements immobiliers dans son entourage à cause de la zone tampon.

Est-ce que le commerce fonctionne normalement dans la région ?
Les affaires fonctionnent bien pendant la journée. Le soir, il n’y a que quelques restaurants. On vient pour dîner et ensuite on prend sa voiture pour rentrer chez soi.

Quid de la sécurité ?
Nous constatons que la police assure une présence continue, notamment durant le week-end.

Comment donc faire revivre Chinatown ?
Nous organisons le Chinatown food festival mais cela ne dure qu’un week-end. Nous déplorons le manque d’encouragement de la part de la municipalité de Port-Louis. Nous leur avons, à plusieurs reprises, demandé de mettre un peu plus de lumière dans la région. En vain.

Qu’auriez-vous demandé à la municipalité à l’occasion de la fête du printemps ?
À l’occasion de la fête du Printemps, nous leur avons demandé d’installer des lanternes comme le font d’autres municipalités à Rose-Hill, Vacoas, Phoenix et ailleurs. À la municipalité, on nous répond qu’ils n’ont pas de budget pour le faire. C’est une honte qu’une ville comme Port-Louis qui, jumelée avec Fuchan, ne puisse créer une animation avec des décorations à l’occasion de l’année chinoise. Pourquoi cette attitude envers la communauté chinoise ?

Chinatown peut-elle devenir un haut lieu touristique ?
Déjà, elle est visitée par de nombreux touristes qui viennent faire des achats ou pendre des photos des vieux bâtiments.

Quel lien la communauté chinoise a gardé avec la Chine ?
Tout dépend de la génération. Certaines générations ont encore des parents proches en Chine. Ils continuent à maintenir une relation. D’autres n’ont pas entretenu le contact et ne savent plus où se trouvent leurs parents chinois. Ce qui fait qu’il y a une relation de cœur surtout avec la Chine.

L’accord de libre-échange entre Maurice et la Chine relancera-t-il le commerce entre nos deux pays ?
Le problème est de savoir ce qu’on peut exporter vers la Chine. À part notre sucre, nous n’avons pas de ressources minières ou autres. On peut toutefois devenir une plateforme financière où les investisseurs chinois en Afrique passent par Maurice pour le faire. D’ailleurs, c’est déjà le cas. Notre stabilité politique, notre système financier font que beaucoup de compagnies chinoises ont ouvert des bureaux à Maurice afin de gérer leurs investissements en Afrique. Il faut savoir que dans le cadre de la Maritime Silk Road, tous les ans la Chambre de commerce aide les producteurs mauriciens à exposer les produits mauriciens en Chine.

Quels vœux formuler à l’occasion de l’année du rat ?
Que Maurice continue à se développer. Que tout le monde continue à vivre en harmonie et que Maurice continue à connaître une stabilité sur les plans politique et économique.