Sweet sour suite : pas intérêt à zézayer pour prononcer le titre de cette nouvelle création théâtrale dont les héros ne sont autres que Vinaya Sunkur, Deborah Jubeau et Nikola Raghoonauth. Ces artistes mauriciens « solides et intelligents » ont été recrutés par Rodolphe Dana et Katja Hunsinger, les représentants du collectif français Les Possédés, lors d’une audition en mai dernier. À la fois comédiens et auteurs, ces derniers avaient en tête l’idée d’une pièce située à Maurice dans laquelle les comédiens s’investiraient bien au-delà du simple jeu d’acteur… Résultat d’un mois de résidence au Théâtre Serge Constantin, à Vacoas le samedi 30 novembre, à 20 heures.
Sweet sour suite… si le titre de la pièce qu’ont créée ensemble cinq enfants de la balle représente un défi digne des chemises sèches de l’archiduchesse, il l’est aussi sur le fond, particulièrement pour les trois comédiens mauriciens qui ont été invités ici à mettre beaucoup d’eux-mêmes dans l’écriture et la création de leur personnage. Rodolphe Dana et Katja Hunsinger leur ont proposé de s’inspirer de leur propre vie pour jouer l’histoire de trois amis d’enfance qui se sont perdus de vue et qui se retrouvent à l’âge adulte, ici sur la scène d’un théâtre.
Vinaya Sunkur, qui a dans la vraie vie vécu en France pour ses études et ses premières expériences sur les scènes théâtrales, offre le prétexte à cette rencontre aussi tardive que particulière. Elle est actrice en France, ses amis ont connu d’autres expériences au pays. Chacun se raconte et dialogue en tentant de tisser la trame de relations qui se sont effilochées du fait de l’éloignement et de certaines divergences.
À partir de cette simple histoire, à une époque où il est devenu plus aisé de retrouver ses anciens camarades de classe à travers certains réseaux sociaux spécialisés, Sweet sour suite évoque à la fois le souvenir que l’on garde les uns des autres et l’évolution de chacun dans la vie. Que deviennent les amitiés qui se sont perdues à l’âge adulte ? Cette rencontre en huis clos se déroule dans la suite d’un hôtel bien mauricien et les protagonistes du jeu nous enseignent qu’elles peuvent avoir le goût aguichant de la nostalgie aussi bien que l’amertume des histoires inachevées…
Intense tout de suite
« Vinaya est partie sans leur dire au revoir, nous explique Katja Hunsinger, laissant un voile d’incertitude sur des histoires d’amour et d’amitié très fortes. Aussi les choses qui n’ont pas été dites, vont-elles enfin pouvoir se dire ici… Ces personnages vivent certes des retrouvailles, mais ils vont aussi faire le bilan de leur amitié. Ils découvrent alors que lorsqu’on reste sur quelque chose d’inachevé dans une relation, il est difficile de la continuer ensuite. Cette rencontre sera un moment clé qui les aidera à reprendre chacun leur parcours, et pour cela il leur faudra peut-être même faire le deuil d’une amitié. »
Lorsque nous avons rencontré les comédiens, ils n’avaient pas tout à fait conçu le dénouement et la fin de cette histoire. Mais l’expérience de ces échanges au quotidien qui se passaient autant à la table que sur l’espace scénique, mobilisait à l’évidence l’essentiel de leur énergie. Vinaya Sunkur confie n’avoir jusqu’ici jamais travaillé de cette manière avec des gens de théâtre : « Je suis intriguée par la façon qu’ont Rodolphe et Katja de nous écouter et de nous regarder comme si notre histoire, du moins ce que nous acceptons d’en partager, les fascinait. Ils nous laissent une grande liberté d’action et pour un comédien qui a l’habitude d’avoir été “dirigé” au théâtre comme au cinéma, ça peut être déstabilisant que l’on te dise simplement : « Fais-le comme tu veux… » Nous mettons beaucoup de nous-même dans ces personnages, mais de toute façon, le théâtre est un métier qui ne souffre pas l’indifférence. Il faut être intense tout de suite quand on joue. »
Deborah Jubeau, dont on entend en ce moment la voix cristalline sur le CD Porgy ek Bess et qui a joué récemment le rôle d’une hôtesse malcommode pour la performance Zanimos, se réjouit de cette nouvelle expérience : « Les personnages que nous jouons, nous les inventons ensemble et chaque jour, au fur et à mesure de nos séances de travail, nous les découvrons. Tout se fait dans la simplicité mais au final nous parvenons à travailler vraiment sur les relations humaines. Nous travaillons en ce moment sur un monologue qui prend littéralement aux tripes. Tout le monde a vécu des histoire fortes, des attachements qui se déchirent, la répétition de conflits. Nous essayons de montrer ça sur scène en tant que comédiens mais en étant nous-mêmes, en étant juste et sans surjouer. Rodolphe et Katja sont vraiment de grands pédagogues. Ils n’imposent rien ! »
Acteurs investis…
Les mots qui vont être prononcés et les scènes qui seront jouées vendredi et samedi au théâtre vacoassien seront donc le résultat d’un cheminement créatif qui puise dans l’intimité des relations, les émotions qui les accompagnent et l’idée qu’on s’en fait au fil du temps. Cette façon de travailler dans l’interaction est à l’origine de la création du collectif Les Possédés. Katja Hunsinger s’en explique ainsi : « Nous nous étions rencontrés au Cours Florent à Paris et travaillions aussi à l’époque avec un membre de La Comédie Française. Nous avons créé le collectif pour ne plus être soumis à un metteur en scène, notre idée étant que chacun prenne véritablement sa responsabilité en tant qu’acteur… Il s’agit donc de vraiment investir son rôle pour ensuite se sentir collectivement responsables du résultat. Depuis dix ans que nous travaillons de cette façon, Rodolphe Dana a démontré son pouvoir fédérateur. Nous pouvons dire aujourd’hui que nous travaillons collectivement sous sa direction… »
Rodolphe Dana est aussi avant tout comédien de métier, qui a présenté en mai à Maurice le déchirant solo Loin d’eux, qu’il a conçu en duo avec Katja Hunsinger. Suite à l’expérience en audition qui lui a permis de rencontrer une trentaine de candidats, cette dernière nous souffle en passant cette réflexion : « J’ai été très étonnée de voir tant de comédiens interpréter des Fables de La Fontaine, du Molière ou se référer aux oeuvres d’opérette. Je me demande s’il n’y a pas chez les comédiens à Maurice un respect un peu trop démesuré pour la langue, pour le texte classique en français, qui fait que finalement perdure une façon de jouer où l’on se soumet à la culture coloniale… »