Le trio de Danse Cité attendait depuis longtemps de pouvoir présenter Blue Indigo en version intégrale à Maurice, ce qui n’avait pour l’heure été le cas qu’à l’étranger. Après deux courts solos de Stephen Bongarçon et d’Anthony Joseph en première partie, Natacha Petit, Jason Louis et le chorégraphe Jean-Renat Anamah sont entrés en scène, vendredi dernier à l’IFM, en amenant une autre atmosphère, inspirée par les indigotiers, ces hommes et ces femmes réduits à l’esclavage, chargés d’extraire le colorant des arbrisseaux du même nom, qui poussent sous les tropiques.
Les amateurs de danse contemporaine qui ont fait le déplacement à l’IFM vendredi dernier ont eu droit à un spectacle de qualité, à commencer par deux courts solos en première partie, qui contrastaient par leur langage gestuel. Stephen Bongarçon a tout d’abord offert un aperçu de Sime Gran Dada, solo autobiographique avec lequel il s’apprête à tourner dans différents pays du continent africain. Le danseur a présenté les éléments saillants de la version intégrale qu’il avait interprétée en septembre 2015 sur la même scène. Dans un jeu de lumières et des costumes simplifiés, l’artiste a immédiatement captivé l’attention par la mise en oeuvre de mouvements particulièrement lents, tout en maîtrise exprimant l’effort constant, de temps à autre subitement rompus par un furtif enchaînement particulièrement vif.
L’utilisation d’une pelle symbolisant le métier de maçon qu’il a exercé alors qu’il apprenait la danse prend un tour métaphorique particulièrement puissant lorsqu’il en fait une sorte de rame, à laquelle il s’amarre mais à partir de laquelle il s’élève aussi dans un mouvement circulaire sur lui-même… Dans cet exercice de synthèse, le danseur a encore fluidifié l’écriture chorégraphique, laissant tranquillement la place à son confrère Anthony Joseph, dont l’expression s’épanouit sur un rythme particulièrement soutenu avec une grande vivacité, faisant littéralement corps avec la musique dans des mouvements étirés impressionnants de souplesse.
Le passage à Blue Indigo s’est notamment effectué à travers la transition sonore de la house music vers des mélodies à la guitare entrecoupée de voix conversant plus que chantant. Pour le chorégraphe Jean-Renat Anamah et ses partenaires Natacha Petit et Jason Louis, Blue Indigo relève de l’expérience partagée par le ressenti et la sensibilité plus que de la narration historique, qui risquerait de devenir soporifique… Né au départ dans une collaboration avec le musicien français Benoît Mardelle, ce projet s’est poursuivi au sein de la compagnie uniquement, dont les membres ont choisi les musiques dans le souci d’apporter du souffle et de l’énergie, dans un registre aux intonations jazzystiques avec parfois des instruments traditionnels tels que le tabla.  
L’arrivée d’une danseuse et deux danseurs, toujours en action, sollicite triplement l’attention, après ces solos, ce d’autant plus que chaque personnage par sa plastique et ses particularités stylistiques, apporte une présence différente. S’ils accomplissent dans les grandes lignes les mêmes mouvements, ils habitent le sujet chacun à leur manière. Tout en grâce et en finesse, avec des déhanchés orientalisant, les mains souvent retournées ou à l’angle, Natacha Petit semble interroger un miroir d’eau à un moment, s’étonnant de ce qu’elle devient sous le poids du travail, se montrant inquiète et attentive à la fois, farouche et habitée. Le plus souvent dynamique et tonique, Jean-Renat Anamah interprète à un moment la fragilité dans un long passage accompagné au violon, au cours duquel il enchaîne les figures perché sur une seule jambe. Aussi incarne-t-il très bien par ailleurs l’esprit rebelle de celui qui relève la tête.
Jason Louis offre une forme de candeur, celle d’un enfant qui aurait grandi trop vite et découvre avec consternation le monde des adultes et des maîtres, même si par ailleurs sa stature enveloppante rassure. Tout part du pied de l’indigotier, symbolisé ici par un piquet couvert d’un tissu vert, que les danseurs manipulent, bouchonnent, déploient et dont il leur arrive même de se coiffer. Tout y retourne aussi continuellement, à cette différence près qu’à la fin du spectacle, les personnages sont imprégnés jusque dans leur chair du colorant bleu qu’ils en ont extrait ! À force de transformer les feuilles, de les faire macérer, de les remuer dans des bassins, de battre le tissu, ils sont devenus leur labeur, tant et si bien qu’à la fin, ils s’engluent littéralement, corps et âme, sous un filet de liquide sombre, qui les marque de manière indélébile, du sceau de cette vie de la servilité et de la souffrance.