Mangesh, 30 ans, allait obéir aux astres en se mariant civilement et religieusement en mai et non un autre mois. Avec ses parents, il avait prévu une réception réunissant 1500 convives pendant trois jours. Mais lorsque le Premier ministre, Pravind Jugnauth, est venu annoncer l’extension du confinement et de l’urgence sanitaire, c’est non seulement son rêve de s’unir avec sa fiancée Karishma qui s’est envolé, mais aussi quelques centaines de milliers de roupies pour le couple.

De son côté, Anne-Sophie, 25 ans, a déjà épousé civilement l’homme de sa vie. Mais a reporté son mariage religieux qui lui coûtera plus que les Rs 500 000 qu’elle aurait déboursées si elle avait convolé en justes noces en mars si le coronavirus n’avait pas joué les trouble-fête. Pour les 300 roses gold qu’elle avait commandées pour l’occasion de l’étranger et qu’elle ne verra pas, elle aura dépensé environ Rs 60 000. Comme tous les couples qui avaient planifié de célébrer leur union devant plus de 20 invités, celles de Mangesh et d’Anne-Sophie respectivement ont été perturbées par les retombées d’un virus venu de Wuhan.

Les astres, selon le Panchang – calendrier hindou -, étaient en faveur de son union religieuse avec Karishma pour le dimanche 31 mai 2020. Mais le Covid-19 en a décidé autrement. Un petit virus qui meurt sous des bulles de savon, capable de gros dégâts, a tenu tête aux conseils du pandit. Mangesh, formateur de 30 ans, et Karishma, 25 ans, ne pourront échanger leurs vœux autour du feu sacré à la date annoncée. Le projet d’un grand mariage avec 1500 invités pendant les trois jours de festivités est tombé à l’eau. Mangesh en a davantage pris conscience lorsque le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a annoncé le 1er dernier que le pays sera sous couvre-feu sanitaire jusqu’au 2 juin et que, surtout, aucun rassemblement de plus de 20 personnes, y compris pour les mariages, ne sera permis. Alors, les 500 faire-part qu’il a payés à Rs 6 500 ne tiennent plus. Mangesh n’aura d’autre choix que de prévoir un “petit” mariage à la mi-juin. La période lui a été communiquée par le pandit. « Je n’aurai pas d’autre choix que de me marier à la date arrêtée. Sinon, selon les livres sacrés, j’aurais passé l’âge de me marier et je serai malheureux dans mon foyer. »

« Karishma a craqué. Li dir mwa bizin  reget maraz »

De son côté, c’est son wedding planner qu’Anne-Sophie, Events and Marketing Coordinator de 25 ans, a consulté avant de renvoyer à 2021 son mariage, prévu le 22 mars dernier. Quand précisément ? « Début ou fin 2021, en tout cas ce sera en été à condition qu’il n’y ait pas de cyclone, car ma réception se fera dans un cadre qui correspond au thème rustique de mon mariage », sourit la jeune femme. Mais le 19 mars, lorsqu’elle apprend que le pays est placé sous confinement, Anne-Sophie était loin d’avoir le recul et le sourire qu’elle arbore aujourd’hui. « J’étais en colère contre qui, quoi je ne sais pas. J’avais reçu un coup de massue sur la tête. Cela fait tellement longtemps qu’avec mon chéri nous avions tout planifié. » Si, contrairement à Mangesh, Anne-Sophie a décidé de renvoyer son mariage à l’année prochaine, c’est parce qu’elle estime que la pandémie sera alors un mauvais souvenir. Et comme il est hors de question de se priver de ses 120 invités, la future mariée préfère faire preuve de patience, quitte à revoir son budget initial à la hausse. Car le Covid-19 est non seulement un trouble-fête, mais ravive aussi l’inflation.

Quand il fait le compte, Mangesh a le tournis. Il a dépensé Rs 25 000 pour des paniers à fruits, fleurs et douceurs qui ne seront pas utilisés, de même que d’autres éléments nécessaires pour la cérémonie religieuse du 31 mai devenus du coup obsolètes. « J’ai déboursé environ Rs 60 000 en achat de tissus pour les différentes tenues de ma fiancée et Rs 85 000 en bijoux. La couturière a refusé de la recevoir. Li’inn dir apre corona ki li pou koud ! Comme il n’y a pas eu d’acompte pour la location des marquises, le deejaying et le catering, je suis soulagé. Mais ils m’ont informé qu’ils ne seront plus disponibles », confie ce dernier. « Ce sont les sacrifices de la famille qui tombent à l’eau », regrette-t-il. Mais Karishma, dit-il, est encore plus à plaindre. Leur mariage représentait un coût très élevé pour la jeune femme.

« Rs 400 000 rien que pour la location de la salle de réception et tous les services annexes ! Elle a déjà fait un dépôt de Rs 120 000. Mais la salle ne sera pas disponible en juin. » Malgré les pressions par certains proches pour maintenir la réception le 31 mai, les deux amoureux et leurs familles respectives ne reviennent pas sur la décision de reporter le mariage à juin. « Karishma a craqué. Elle a pleuré et était stressée. Elle ne comprenait plus ce qui nous arrivait. Li dir mwa bizin reget maraz. Vous savez, nous avons fait les magasins ensemble, c’était un moment de bonheur pour nous. Nous devions meubler et équiper la maison que j’ai construite pour nous, dans la cour familiale. Du coup, c’est un cousin menuisier qui nous fera des meubles pour nous dépanner », confie Mangesh.

Pour ne pas craquer à son tour, le futur marié dit prendre sur lui. « Sinon, ce sont mes parents qui vont s’effondrer. Cela m’attriste. Je suis leur fils unique et je voulais tellement leur faire honneur. Qui plus est, cela aurait été l’occasion de réunir toute la famille et les proches, dont un couple d’amis polonais qui aurait fait le déplacement exprès pour nous », confie Mangesh. Depuis le confinement, les deux amoureux ne se sont pas vus. C’est par téléphone et appel vidéo qu’ils communiquent pour régler le renvoi et la réorganisation de leur mariage.

Envolées, les roses et les roupies

Envolées les 300 roses gold à près de Rs 200 l’unité qu’elle avait commandées de l’étranger pour décorer le cadre rustique des lieux de sa réception. Anne Sophie aura à rouvrir le porte-monnaie pour s’en payer d’autres à plus cher sans doute. Les Rs 500 000 économisées pour s’offrir le mariage de ses rêves seront revues à la hausse. « Puisque tout augmentera. Ma wedding planner ne sera pas en cause. D’ailleurs, l’avantage de déléguer l’organisation d’un mariage à un professionnel, c’est de ne pas avoir à s’occuper des annulations », explique Anne-Sophie. « Le côté positif, philosophe-t-elle, c’est qu’avec mon époux, nous aurons plus de temps pour peaufiner notre mariage. Même si cela fait des années que nous attendons ce moment. »

Un autre casse-tête pour Mangesh : choisir les 20 invités pour le grand jour, dont la date est encore incertaine, sans froisser la susceptibilité de ceux qui seront mis de côté. Le lieu est déjà trouvé. « Dans la maison familiale », dit-il. Mais encore un autre problème se posera. Si son sherwani, habit traditionnel, et ses autres vêtements sont prêts,, de leur côté ses parents et sa jeune sœur n’avaient pas encore acheté leur tenue respective. « Zot pou met seki zot ena », confie le jeune homme. Quant à Anne-Sophie, sa robe de mariée a été rangée au placard. « J’ai intérêt à éliminer les kilos pris pendant le confinement si je veux la porter », dit-elle.

Les angoisses de Mangesh sont loin d’être terminées. En sus des bouleversements de son mariage, il y a aussi la crainte de perdre son emploi, directement lié au secteur du tourisme, qui le perturbe aussi. Il ne souhaite pas que sa bien-aimée, rencontrée en 2013 et qui ne travaille plus, épouse un futur chômeur. De plus, il lui avait promis un voyage en Afrique du Sud pour leur lune de miel. Mais le coronavirus a changé la donne.

Christelle Riche, wedding planner — Se réinventer en attendant 2021

Lorsqu’en mars dernier Christelle Riche a bouclé les préparatifs du mariage d’un client étranger sous le soleil mauricien, elle était loin de se douter qu’elle ne recommencerait plus avant longtemps. Comme bon nombre d’auto-entrepreneurs événementiels, la jeune femme espérait que le déconfinement relancerait son secteur d’activité. Mais même quand le couvre-feu sanitaire sera levé, son agenda pour l’organisation de mariage ne sera plus chargé. Avec le report des réceptions pour des raisons sanitaires, les organisateurs de mariage vont connaître une année financière en berne. La wedding planner, qui a pris des années pour bâtir sa boîte -avec une griffe de circonstance – de A à Z n’a plus qu’à se réinventer. Et Christelle Riche n’a pas perdu de temps.

Mercredi dernier, il est presque 20h, le couvre-feu sanitaire ne tardera pas. Christelle Riche est sur la route. Elle termine une livraison de repas à domicile. « Fort heureusement qu’à côté de mon entreprise événementielle, j’ai créé une palette de services qui y sont attachés, comme le catering, ce qui m’est d’un secours actuellement. J’avais déjà des clients acquis. Mais le marché va vite saturer. Je vais aussi me focaliser sur les fêtes d’anniversaire et bientôt la fête des mères », concède l’entrepreneure. Dans cette optique, elle n’aura d’autre choix, dit-elle, que de se réinventer pour maintenir sa place dans le secteur. Mais en attendant de rebondir, la jeune entrepreneure est contrainte de prendre le temps de décaler les différents services retenus par ses clients, des étrangers comme des Mauriciens, lesquels avaient prévu de se marier cette année.

Les acomptes sur les prestations, explique-t-elle, ne seront pas remboursés puisque les quelque 18 mariages inscrits sur son agenda ne sont pas annulés. « Ils sont reportés pour la fin de l’année ou 2021, voire début 2022. » Comme pour d’autres secteurs économiques, le coronavirus a plongé l’industrie du mariage, pour cette année, dans le rouge. Et non sans impact sur les chiffres d’affaires des organisateurs de mariages.