Le modèle de démocratie qui a jusqu’ici fait notre fierté, tant au niveau local qu’international et qui a participé au développement du pays durant ces 50 dernières années, évolue-t-il dans le bon sens ? C’est une question qui taraude l’esprit des Mauriciens à divers moments de la vie du pays. Elle revient en force en ce moment alors que chacun d’entre nous est invité à faire une introspection et se remémorer le chemin parcouru dans tous les domaines depuis notre accession à l’indépendance le 12 mars 1968. Nous savons que les pères fondateurs de l’indépendance avaient dès le départ fait le choix de la démocratie, du respect des institutions et de l’économie mixte alors que d’autres colonies en Afrique ou en Asie avaient fait le choix de l’autoritarisme, du parti unique et de la nationalisation qui étaient des recettes pour la dictature. Nous avons eu la chance d’hériter d’une Constitution qui définit dès le départ le caractère démocratique de l’État mauricien et qui stipule dans sa première clause que « Mauritius shall be a sovereign democratic State which shall be known as the Republic of Mauritius ». Cette clause a fait l’objet de nombreux commentaires, comme le souligne Milan Meetarbhan dans son livre Constitutional law of Mauritius publié l’année dernière. Cette clause constitutionnelle garantit les libertés et les droits fondamentaux qui constituent l’essence d’une démocratie comme la nôtre, qui repose sur la séparation des pouvoirs et l’État de droit, qui sont indissociables de la gestion démocratique du pays.

Or, il existe un sentiment qui semble gagner de plus en plus de terrain à l’effet que notre modèle démocratique prend de l’eau et donne des signes de faiblesse. Ainsi, un sondage réalisé par l’agence africaine Afrobarometer, représentée à Maurice par StraConsult, observe que « Mauritians are less satisfied with their democracy and have less trust in their institutions than they did just a few years ago… » Tout en exprimant leur attachement à la démocratie et au multipartisme, seulement 51 % des personnes interrogées sont « fairly satisfied » ou « very satisfied » de la façon dont la démocratie fonctionne. Ce qui représente une baisse de 15 points de pourcentage par rapport au dernier sondage réalisé en 2014. « Almost half (45 %) instead say they are “not very satisfied” (31 %) or “not at all satisfied” (14 %) with their democracy’s functioning, while fewer than 1 % assert that Mauritius is “not a democracy” ». Le sondage, avec lequel on est libre d’être d’accord ou pas, ne donne pas les raisons de ce déclin dans le taux de satisfaction concernant le fonctionnement démocratique, sauf pour souligner que beaucoup de Mauriciens souhaitent, entre autres, qu’un Premier ministre n’ait pas plus de deux mandats de suite.

La démocratie occupe une place centrale dans la lettre pastorale annuelle du cardinal Piat publiée en ce début de carême 2018 et qui s’adresse particulièrement aux jeunes du pays. Le cardinal jette un œil critique sur divers domaines de la société et en particulier sur la santé de la démocratie après 50 ans d’indépendance. Son constat est implacable : la démocratie s’épuise, s’amenuise et se dévalue. Il attribue cela à plusieurs raisons, à commencer par l’absence de dialogue social entre les élus et les administrés entre les élections, comme si le peuple est juste bon pour recevoir des promesses dans le but d’obtenir des votes ; l’adhésion aux partis politiques n’est plus animée par une idéologie ou un projet de société mais comme un moyen de mobiliser des votes pour un maître politique et pour rechercher par la suite une récompense ; l’absence d’une législation régissant le financement des partis politiques fait que ces derniers acceptent de l’argent en provenance de sources les plus diverses, y compris l’argent sale. Cet argent est ensuite dépensé sans aucun contrôle. Le cardinal considère que cette situation n’est pas étrangère à la corruption qui ronge le pays.

Il ne faut pas aller très loin pour vérifier la pertinence de ces propos. Il n’y a qu’à voir la situation depuis les dernières élections générales. Pourquoi et pour qui les électeurs ont-ils voté en décembre 2014 ? Quelle était la composition de la majorité gouvernementale et de l’opposition qui avaient émergé des scrutins ? En quel Premier ministre et quel leader de l’opposition les électeurs avaient-ils mis leur confiance ? Trois ans plus tard, quelle est la situation aujourd’hui ? Les parlementaires une fois élus sont devenus des électrons libres qui, faisant fi de la volonté de l’électorat, se sont livrés à une valse politique sans que leur propre électorat ne puisse jamais se prononcer sur leurs démarches. Des projets de développement, aussi valables soient-ils, ont été imposés sans une consultation digne de ce nom avec la population et parfois au détriment de l’environnement. Il est temps de se ressaisir avant que l’île Maurice ne perde son âme… ou pire.