Quatre-vingt-dix minutes de dépaysement visuel et sonore aux origines du peuplement réunionnais, dans le sud malgache : voilà ce qu’offre le documentaire de Marie-Clémence et César Paès dans L’Opéra du bout du monde. Ce film présenté l’an dernier au Festival du film d’Afrique et des Îles et distingué par le prix Kimitete, est bien davantage que le making of de l’opéra créole Maraina de Jean-Luc Trulès et Emmanuel Genvrin. Les auteurs, les interprètes et techniciens y entraînent le spectateur dans une sorte de voyage initiatique, un road movie qui les conduit sur 3 000 km de routes plus ou moins carrossées jusqu’à Fort-Dauphin, où le spectacle a été un événement d’exception.
Depuis sa sortie, le film L’Opéra du bout du monde a été diffusé non seulement à la Réunion mais aussi à la salle de cinéma le Saint-Michel en plein coeur de Paris à deux pas de Saint-Germain des Prés. Cette diffusion mérite d’être soulignée car les occasions de voir Maraina en live en France métropolitaine n’ont jusqu’alors pas dépassé les frontières de Paris et de la petite ceinture. La troupe a tout de même connu deux saisons au théâtre de Vitry-sur-Seine et au théâtre Sylvia Monfort depuis la création de Maraina en 2005.
Le documentaire L’Opéra du bout du monde laisse l’impression que les cinéastes découvrent Madagascar, son histoire et ses croyances en même temps que les chanteurs lyriques qui viennent y présenter cet opéra créole contemporain dont les personnages partent de Fort-Dauphin, la plupart étant nés malgaches. Les auteurs ont choisi les moments les plus intenses des 3 000 km de périple que la troupe a vécu d’Antananarivo à Fort-Dauphin. Aussi sont-ils allés interroger quelques figures locales de Camp-Flacourt et Fort-Dauphin sur la région et son histoire. Tout l’intérêt de cet opéra réside dans le fait qu’il porte un regard tout à fait actuel grâce à son style et sa musique, sur la Grande Île et la Réunion des origines. Dans le même esprit, le documentaire mêle histoire récente et XVIIe siècle montrant à la fois l’évolution de la société et les scories du passé.
Nous ne verrons que quelques morceaux choisis du trajet de six jours réalisé en bus par la troupe. Et le moindre nid de poule souvent inondé, que le véhicule a dû traverser dans les vastes étendues ocres et terreuses du pays, y est toujours franchi au son et à la cadence de la musique de Jean-Luc Trulès. Une sorte de frénésie contagieuse règne du début à la fin de ce film, transparaissant dans les témoignages et entretiens tout autant qu’à travers les extraits de répétitions et préparatifs de la représentation inédite qui a été donnée à Fort-Dauphin.
Sans l’affirmer, toutes les personnes interviewées ici font comprendre par leur candeur qu’elles sont en train de vivre et partager un moment exceptionnel de leur vie. Car bizarrement, malgré un intérêt indéniable pour le chant et la danse dans les pays créolophones, Maraina demeure le premier opéra à avoir puisé son inspiration dans l’histoire de pays créoles.
Adoubement malgache
Plus qu’un making of, ce film l’est tout d’abord par sa portée symbolique. Le librettiste Emmanuel Genvrin et le compositeur Jean-Luc Trulès sont allés à Fort-Dauphin pour écrire musique et dialogues, pour imaginer les personnages. Ils y ont retrouvé les chants, les danses et la langue malgache qui fécondent ce spectacle de bout en bout, se mêlant aux maloyas et ségas réunionnais revisités par une instrumentation et une structure classique. Ici comme l’explique à un moment Jean-Luc Trulès, qu’elles soient malgaches, réunionnaises ou occidentales, les percussions ne donnent pas une rythmique à l’oeuvre, mais une couleur et des nuances.
Aussi, après avoir rencontré de mystérieuses difficultés de diffusion avec les autorités réunionnaises, malgré le succès populaire du spectacle, il était fondamental — et peut-être même davantage — de gagner le coeur du public malgache. À ce titre, les deux représentations d’Antananarivo ainsi que celle en formation légère de Fort-Dauphin représentaient un défi. « Nous aurions été très malheureux, nous confie Emmanuel Genvrin, si ce spectacle avait été rejeté comme une oeuvre de zoreys ou un opéra colonial. En fait, d’opéra créole à la Réunion, Maraina est devenue un “opéra malgache” à Madagascar. On ne pouvait espérer mieux ! » La troupe a préféré faire le voyage de Tana à Fort-Dauphin en bus plutôt qu’en avion pour s’imprégner de la culture et des ambiances malgaches. « Même les Malgaches avec lesquels nous sommes partis étaient troublés, car ils allaient à la rencontre d’une population différente de la leur en tous points… »
Les premiers humains à avoir vécu à La Réunion sont venus sous le commandement de Louis Payen, de Fort-Dauphin, débarquant sur la côte sud qui deviendra bien plus tard celle de Saint-Paul, et s’installant au coeur de l’impressionnante et envoûtante ravine Bernique. Maraina est l’amour de Louis Payen mais un doute surgit sur la paternité du fils qu’elle enfantera… Missionné pour conquérir l’île soeur, Louis Payen et les colons d’une manière générale avaient tout intérêt à ce que le premier enfant né sur le sol de la future l’Isle de France ait une ascendance française… Le métissage était d’ailleurs clairement encouragé à cette fin.
Hommage à Arnaud Dormeuil
Ce film ne montre quasiment rien des représentations malgaches ou de celles du théâtre Jean Villar à Vitry-sur-Seine, mais il révèle beaucoup des répétitions et préparatifs ainsi que de la vie réelle de tous ses protagonistes. Il contient notamment quelques minutes d’entretien avec le comédien Arnaud Dormeuil dans sa loge, le dernier qu’il ait donné avant de disparaître quelques semaines après. « Arnaud ne vivait que pour le théâtre et l’avoir dans une tournée, c’était la garantie de tenir le public jusqu’au tombé de rideau », se souvient Emmanuel Genvrin.
Et puis ce film apporte ses scènes de rue inattendues, ses moments exceptionnels comme le sacrifice du zébu peu avant la représentation à Fort-Dauphin… Mme Alleaume, éleveuse de zébus à Fort-Dauphin, évoque avec nostalgie son mari mauricien et raconte comment elle a dirigé sa ferme d’une main de maître, croisant le fer aussi avec les autorités quand il le fallait, lorsqu’un projet minier venait par exemple compromettre la pêche à la langouste. L’entrepreneur Jean de Heaulme, confortablement assis devant une superbe gravure historique, retrace les différentes activités de ses ancêtres dans la région.
Et une fois n’est pas coutume, c’est un militaire, le colonel Razafimanarivo qui dirige le musée d’Anosy. Il résume l’histoire de Fort-Dauphin, raconte sa découverte par les Arabes puis son peuplement, tandis qu’un de ses confrère descendant de roi explique comment par exemple, les populations ne pouvaient supporter d’être prises en étau entre l’épée et la bible… Faits plus étranges, l’arbre de Kimango porte des fleurs qui dégagent un gaz toxique, parce qu’il serait né de cadavres humains de serviteurs. Et la légende du serpent mythique Fanany, bien connue dans la région de Fianarantsoa, n’est pas moins terrifiante…