Cadress Rungen, Danny Philippe et Imran Dhanoo ont rencontré la presse hier, non pas dans le cadre de la Journée internationale de la lutte contre la drogue et les substances nocives observée dans le monde entier ce vendredi 26 juin, mais pour fustiger les autorités concernant « une situation qui s’aggrave » au niveau de la prolifération de drogues de synthèse. « Le gouvernement en place depuis ces six derniers mois joue aux abonnés absents sur la question de la toxicomanie, de surcroît en ce qu’il s’agit des drogues de synthèse. C’est le silence total sur la question de la drogue, hormis qu’on nous brandit à chaque fois qu’une commission d’enquête sera instituée. Ce n’est pas la solution à tous les problèmes… »
Engagés depuis une trentaine d’années dans la lutte contre la drogue à Maurice, Cadress Rungen, Danny Philippe et Imran Dhanoo font ressortir qu’une commission d’enquête a comme cahier de charges de remonter la source du trafic et de s’en prendre à ceux qui s’adonnent à l’importation et à la vente de drogues. « Aussi longtemps qu’il s’agit de brown sugar, de gandia ou de Subutex, on peut aspirer à ce que cette commission d’enquête réalise un certain travail. Mais qu’en est-il des drogues de synthèse ? » Nos interlocuteurs font remarquer que ces drogues de synthèse ne sont pas fichées dans la Dangerous Drugs Act (DDA) en raison du manque de données scientifiques. « À part la Black Mamba, les autres ne sont pas reconnus comme des substances nocives et donc pas passibles de sanctions ». Ce qui amène ces trois travailleurs sociaux à soutenir que les drogues de synthèse « sont venues davantage compliquer le problème de la toxicomanie ».
Imran Dhanoo rappelle que, « depuis la réalisation du rapport Rapid Situation Assessment en 2004 — qui établissait qu’il y avait alors entre 16 500 et 17 500 UDI à Maurice —, l’Integrated Behavioral Survey de 2013 a ramené ce chiffre à 10 000 et l’introduction par le précédent gouvernement de mesures de réductions de risques telles que le traitement à la méthadone et le programme d’échanges de seringues a conséquemment diminué le nombre d’UDI ». Cependant, « la problématique perdure toujours », s’appuyant sur le fait que « des saisies de brown sugar font toujours l’actualité ». Ce qui amène nos interlocuteurs à réclamer, en sus d’une commission d’enquête, « une évaluation honnête et totale » de la situation actuelle de la drogue à Maurice. « On ne pourra avancer sans savoir où on en est ! » Dans le même souffle, ils souhaitent l’instauration d’un Observatoire des Drogues « comme il en existe en Europe, car cette instance servira, entre autres, à identifier les nouvelles drogues synthétiques (NDS) ».
En parallèle, ces travailleurs sociaux réclament un plan national de prévention. Cadress Rungen, responsable du Groupe A de Cassis et de la structure Lakaz A, Danny Philippe, de LEAD, et Imran Dhanoo, directeur du Centre Idrice Goomany (CIG), sont catégoriques : « Nous travaillons chacun avec nos équipes dans notre petit coin et multiplions nos efforts pour prévenir les jeunes contre les dangers de la drogue. Mais sans un plan directeur national, comment avancer ? Comment le pays peut-il combattre la toxicomanie — surtout avec l’entrée incontrôlable des NDS — sans plan directeur, ni une action concertée avec ceux qui sont sur le terrain ? »
« Pas de réponses »
Cadress Rungen résume la situation : « Nous ne savons plus quoi faire ! Nous n’avons pas de réponses quand les parents viennent nous demander d’aider leurs enfants. Nous parlons là des jeunes de 13 à 18 ans qui prennent toutes sortes de substances et qui se comportent alors de manière bizarre… » Imran Dhanoo rebondit : « Ces produits qui arrivent à Maurice portent des noms les uns plus fantaisistes que les autres : C’est pas bien, White Widow, Bath Salts, Spice… Leurs effets sur les consommateurs diffèrent ». Pour Danny Philippe, « nous ne sommes pas dans les années 80/90, où l’on savait qui était trafiquant, alors que les NDS sont facilement accessibles via commande sur Internet où le vendeur peut être n’importe qui ! » Les données ont changé drastiquement, soulignent-ils. « Ces dix dernières années, le profil du consommateur a pris un sérieux coup de jeune. Nous nous appuyons sur les demandes qui nous sont faites dans nos centres respectifs pour étayer cet argument. Des parents de familles pauvres et de la classe moyenne viennent vers nous, mais également des parents de milieux aisés qui demandent des “consultations privées pour ne pas venir aux centres. Et nous n’avons pas les réponses à tous les problèmes. »
Ce pour quoi ces travailleurs sociaux lancent un appel au gouvernement. « Mettons nos compétences en commun et trouvons des pistes de réponses pour ne pas attendre que nos jeunes meurent par dizaines avant de réagir. Il sera beaucoup trop tard à ce moment-là ». À cet effet, Danny Philippe rappelle que « cela fait presque 10 ans » qu’ils réclament des structures spécifiques pour les jeunes. « On ne peut traiter un toxicomane adulte et un ado de la même manière ». Précisant qu’ils ne sont « pas des prophètes de malheur, mais de bonheur », ils font ressortir que « nous aimons notre pays et nous voulons éviter une calamité causée par les NDS ». Ces travailleurs sociaux sollicitent une réaction d’urgence « positive et pensée » des autorités. « Ensemble, nous pouvons faire reculer ce fléau sinon nous reculerons de plus d’une décennie. Avons-nous les moyens financiers de nous permettre cela ? »