« Dès que je rentre chez moi, je me lave les mains, je vais à la salle de bains. Nous les éboueurs nous faisons un métier essentiel à l’hygiène publique »

Que contiennent vos poubelles ? Vos masques, des gants sales peut-être contaminés ? Ou peut-être encore vos secrets déchiquetés, des emballages les plus répugnants. Une fois que vous aurez bien ou pas assez fermé vos poubelles plus ou moins crasseuses, vous souciez-vous de l’éboueur qui vous débarrassera de ces encombrants sans rien vous demander en retour ?

Parce qu’on les associe aux ordures, à la putréfaction des aliments non consommés et au fameux camion saletés, ces hommes et ces femmes qui assurent le ramassage des poubelles ménagères n’existent que le temps d’un débarras. Debout dès 6 heures dans un camion imprégné d’odeurs nauséabondes pour assurer un service essentiel à l’hygiène publique, ils sont en ce temps de pandémie les frontliners oubliés des cœurs. Pourtant, vous les attendez avec impatience. Mario Maudarbuccus, 53 ans, est un de ceux-là.

Quand nous avons demandé à cet employé d’une compagnie privée, qui opère pour le compte du conseil de district de Rivière-Noire, de nous raconter son quotidien, il s’est livré comme s’il écrivait un journal de bord. Ce qui correspondait à son état d’âme. Vous comprendrez alors le respect que méritent les éboueurs, pas uniquement qu’en temps de crise sanitaire :

« Il est 5h. L’heure d’un nouveau rituel a commencé. Avant le coronavirus, j’enfilais ma tenue de travail, dont un pantalon par-dessus un jogging, dans la salle de bains après la douche. A cause de ce virus, les choses ont changé. Tout ce que je porte, et mes accessoires, se trouvent dans une pièce extérieure de la maison. Aucun de mes effets n’est ramené à la maison. Je m’habille dans cette pièce avant de m’en aller. Depuis un mois, chaque matin, à 6h, quand je quitte la maison pour monter à bord du camion-benne qui me récupère, je me demande quel sera l’état d’esprit de mes collègues. Je suis le responsable d’une équipe de 8 éboueurs, y compris le chauffeur. Dès que je vois que l’un d’eux manifeste de l’appréhension, je me dois de lui remonter le moral, car notre contexte de travail a changé.

Ce matin, mon épouse était inquiète pour moi. Elle l’est tous les jours, d’ailleurs. Au début, je stressais. J’avais un peu peur d’aller travailler avec ce virus à l’extérieur. C’est le message du Cardinal Maurice Piat qui m’a reboosté. Je m’en suis remis à Dieu. Je sais que nous, les éboueurs, en étant sur le terrain et vu la nature de notre métier, nous sommes aussi à risque. Mais nous travaillons pour un service essentiel. Et notre travail doit être revalorisé pendant cette période. Je suis à bord du camion. Au fur et à mesure que nous récupérons d’autres collègues, je m’assure qu’ils ont le masque lavable et les gants que la compagnie nous a remis. A bord, il y a du gel hydroalcoolique. Au premier arrêt, après les premiers ramassages de poubelles, je leur demande toujours de se laver les mains. Tous les jours, je ramène des gallons d’eau savonneuse. Je leur montre comment bien se laver les mains, pas à la va-vite. C’est une bonne habitude que je vais maintenir. Je ne prends que ces contenants d’eau quand je quitte la maison. Même pas de quoi pour manger à la pause, à cause du coronavirus.

7h du matin. Nous quadrillons déjà une partie des régions que nous desservons, notamment Pointe-aux-Sables et les environs. Dans ma tête, je me dis que je ne dois pas me focaliser sur le virus, que je dois accomplir mon travail. Mais je ne dois pas non plus oublier les gestes barrières. Je n’ai pas droit à l’erreur. Il y a des changements, voire des réajustements dans notre fonctionnement. Heureusement que la majorité des familles y adhère. Par exemple, elles ont compris que tant que le confinement durera, nous n’allons pas entrer dans l’enceinte de leur cour pour le ramassage des ordures ménagères. Qu’elles doivent rester loin de nous. C’est pour cela que nous crions très fort pour annoncer notre passage lorsque nous passons dans les rues. Quand c’est nécessaire, nous utilisons un chariot pour le retrait des poubelles vers le camion. »

« Je ne peux décrire cette odeur qui transperce nos masques »

« Le temps passe vite. Mon chef m’appelle pour voir si nous allons bien. Je ne compte plus les sacs-poubelle envoyés dans le camion. Nous ne travaillons que quatre heures par jours. Tous les jours nous devons rappeler des personnes à l’ordre. Cela nous fait perdre du temps. Je dois utiliser beaucoup de tact pour éviter que les esprits ne s’échauffent. Des personnes qui se débarrassent de vieux matelas, de vieilles chaises, des branches et autres effets, insistent pour que nous les prenions. Je dois trouver les mots justes pour leur faire comprendre que la priorité est aux ordures ménagères. Dès fois, elles sont en colère. Elles nous insultent en injuriant.

Le pire en ce temps où l’hygiène est au cœur de nos interventions est la puanteur qui se dégage des poubelles en provenance des dortoirs des travailleurs étrangers. Je ne peux décrire cette odeur de restes de repas, de sauces ou autres déteriorés qui transperce nos masques et qui nous collent presque à la peau. Certaines personnes ne se soucient vraiment pas de ce que nous pouvons ressentir. D’ailleurs, beaucoup de personnes nous ont toujours ignorés, regardés avec dédain. Moi, je suis fier de mon métier. J’ai élevé mes enfants et amélioré ma vie comme éboueur. Que se passerait-il si nous n’assurions pas ce service ? Nous sommes essentiels à la population.

9h30. C’est l’heure qui marque la fin de notre tournée. Mais ce n’est pas pour autant fini. Une des cités de notre zone de ramassage a été desservie. Mais un de mes collègues doit accompagner le chauffeur au dépotoir de Bambous. On le fait à tour de rôle. Là-bas aussi, nous devons respecter les consignes de sécurité et les gestes barrières. Demain, dimanche, nous ne travaillerons pas. Je rentre chez moi avec un témoignage de reconnaissance dans le cœur. Plus tôt, quand nous sommes passés dans une rue, une ex-infirmière est sortie de sa cour et elle a interpellé ses voisins en leur demandant de nous applaudir. Ils l’ont fait

Depuis le confinement, j’appelle mon épouse 5 minutes avant de rentrer pour qu’elle ouvre la grille. Je ne veux rien toucher avant que je ne me lave les mains et me douche. Je retire mes chaussures et les mets au soleil. Je me lave les mains. Je me douche. Je lave tout ce que j’ai porté pour travailler. Je les étends dans une pièce isolée à l’extérieur de ma maison. S’ils ne sèchent pas, je porterai d’autres vêtements. Le 26 de ce mois, je fêterai mes 54 ans, confiné avec ma famille. Lundi, je reprendrai le travail en gardant en tête que nous sommes importants pour le public. »