EMMANUEL BLACKBURN

L’on peut raisonnablement supposer que le verdict du Privy Council déterminera l’échéance des prochaines élections générales. Les progressistes du pays ne devraient néanmoins pas y être suspendus. Les enjeux sont trop importants et le temps presse. D’autant plus que le pouvoir ne leur fera aucun cadeau. La preuve : un vice-Premier ministre, Senior Counsel de surcroît, qui accorde son soutien à ceux perturbant un rassemblement de Rezistans ek Alternativ. D’ores et déjà donc, les bases d’un programme commun devraient être esquissées.

Jane Ragoo, humaniste, infatigable défenseur des travailleurs et fer de lance de la Confédération des Travailleurs du Secteur privé et public (CTSPP), plante le décor dans l’interview qu’elle donne à l’hebdomadaire Week-End le 10 février dernier. La sincérité de ses propos ne les exempte toutefois pas d’un regard critique et, partant d’un affinement pour en faire des points de convergence.
Mais d’abord, un recadrage : « Nous allons soutenir l’alliance ou le parti qui va inclure dans son programme des engagements fermes pour améliorer le sort des travailleurs… » Les promesses électorales n’engagent pas que ceux à qui elles sont faites ? Pour s’en convaincre, faut-il rappeler l’exemple du Metro Express que l’Alliance Lepep avait tant décrié, l’actuel PM, alors dans l’opposition, priant même son homologue indien de renoncer à le financer ! Mais, plus loin, Jane Ragoo nuancera ses propos : « Nous n’allons pas demander à nos syndiqués de voter pour des alliances ou des partis, mais pour des candidats. »

Au-delà de cette contradiction, l’on peut surtout regretter l’absence d’une inculpation de la mécanique qui alimente l’injustice, notamment l’ultra-libéralisme, défendue par l’ensemble des partis politiques “mainstream”, redevabilité envers les bailleurs de fonds oblige. Une telle condamnation est la première condition pour rassembler les hommes de gauche. Cette fédération, si elle se matérialisait, offrirait de belles perspectives. Le score de Jack Bizlall, ajouté à celui de Kugan Parapen pour la partielle de décembre 2017 en constitue l’illustration. Certes, ils n’ont pas été élus mais leur prestation ouvre la perspective à un futur, où le Parlement ne serait plus composé de leaders indéboulonnables, flanqués de députés élus sur une base ethnique et rompus à l’art de la soumission. Mais un Parlement comprenant aussi quelques hommes de conviction dont l’intégrité n’est pas à géométrie variable et qui n’ont pas pour vocation de se servir.

Utopie ? Non, pour peu qu’une campagne de conscientisation intensive soit entamée, une campagne brassant large de par la multiplicité des thèmes choisis et qui déborderait les barrières pour atteindre un maximum de citoyens. Avec le rappel constant du fil conducteur : ces thèmes sont la conséquence de l’ultra-libéralisme. D’abord la cerise sur le gâteau : notre stratégie économique confiée au secteur privé à travers l’Economic Development Board. Quelques autres exemples tout aussi parlants : l’écart grandissant entre les nantis et les démunis comme le prouve le coefficient de Gini, où la richesse insolente côtoie une abjecte pauvreté avec des foyers sans toilettes et où femmes et filles se soulagent dans la nature et ne savent comment se débarrasser des serviettes hygiéniques; les lois du travail favorisant les employeurs, situation que le travailleur semble avoir intériorisée comme une fatalité; la centaine de cas avérés de “Resale Price Maintenance”, où l’absence de compétition majore les prix au détriment du consommateur; cette honte que l’on ressent face au traitement inhumain infligé aux travailleurs étrangers (rappelez-vous l’arrestation écœurante d’une quarantaine d’entre eux récemment); et, par contraste, cette révulsion que le citoyen mauricien ressent quand des étrangers, croulant sous leurs Rands, envahissent plages et supermarchés à Tamarin ou Rivière-Noire. La liste n’est pas exhaustive.

Cela posé, cette campagne de sensibilisation ne saurait faire l’impasse sur l’affairisme infect gangrenant notre pays avec le copinage exécrable, les passe-droits honteux et les nominations scandaleuses. Les places sont réservées aux proches et intimes, excluant de facto la grande majorité des citoyens qui ne sauraient alors rester insensibles à la condamnation de ces dérives. Et, bien entendu, le dysfonctionnement de notre démocratie et le déficit de crédibilité de trop nombreuses institutions (police, ICAC, EOC, entre autres) doivent également être mis en exergue. Le tout proposé dans le cadre d’un programme économique car, sans propositions alternatives, les critiques ne peuvent qu’être stériles.

Nous disions lors des dernières élections générales que ces « thèmes, transcendant les conflits de personnalités, ne devraient que favoriser une démarche fédératrice… » et que « l’incapacité de rassembler ces forces (la gauche) décuple les difficultés du combat pour une société meilleure ». La CTSPP de Jane Ragoo pourrait cette fois faire office de passerelle entre Lalit, Rezistans ek Alternativ et le Mouvement Premier Mai pour un “aggiornamento” salutaire visant à leur éviter l’échec de 2014…