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Dans exactement huit jours, la vie de milliers de Mauriciens, mais aussi de touristes, prendra un nouveau tournant. Avec l’entrée en vigueur à partir du 1er octobre des amendements à la Road Traffic Act, nombreux devront adopter un autre mode de vie, délaissant principalement les boissons alcoolisées s’ils ont besoin de prendre le volant. Car les nouvelles dispositions légales n’autorisent que 20 mg d’alcool par 100 millilitres de sang, contre 50 mg auparavant, soit le premier verre de bière ou l’équivalent en vin ou spiritueux.

Depuis le vote de la loi en juillet dernier, en raison d’une certaine confusion entourant le zéro alcool au volant, des restaurateurs et autres propriétaires de bars ou boîtes de nuit notent un impact sur leur chiffres d’affaires. Le comportement des automobilistes, du moins ceux qui prenaient quelques verres avant de prendre la route, a changé. Ils évitent de consommer de l’alcool, de peur de se faire contrôler. Mais est-ce ce qui réduira les accidents fatals sur les routes ? se demandent d’aucuns.

« Au lieu de trois bières, j’en prends une », explique un conducteur habitué à prendre un pot les après-midi après le travail pour décompresser. Pour cause, il ne souhaite pas de rencontre fortuite au coin de la rue, les policiers l’arrêtant pour un alcool test. Avec plus de 20 mg par 100 ml de sang, le conducteur prend le risque de devoir payer une amende de Rs 10 000 à Rs 50 000, un passage en cellule de dégrisement, une peine d’emprisonnement maximal de six mois et dans la foulée la disqualification du permis de conduire. Un scénario que les conducteurs avertis et consciencieux ne souhaitent pas. Dans cette conjoncture, c’est le bannissement des sorties arrosées en pub ou restaurants, mais aussi chez les proches. « Désormais, c’est un verre en semaine au bar et un bob (un conducteur qui reste sobre toute la soirée) lors de grandes occasions », dit un conducteur-buveur habituel.

Une situation qui inquiète nombre de restaurateurs et propriétaires de bars. Il y a déjà eu une baisse de la clientèle depuis juillet dernier, notent-ils. Et les clients habituels ont revu à la baisse leur consommation d’alcool. D’une part, parce qu’il existe une réelle confusion quant à l’entrée en vigueur de la nouvelle loi concernant l’alcool au volant — de nombreuses personnes croyant que la loi est déjà en vigueur depuis juillet. D’autre part, parce que certains automobilistes ont déjà adopté un autre mode de vie. Adieu les sorties arrosées ! Ou alors, autant rester chez soi, ce qui rendrait certaines personnes asociales. D’autres restaurateurs font ressortir que « si certaines personnes choisissent de consommer les boissons alcoolisées chez elles afin de ne pas avoir à prendre le volant, elles risquent de consommer plus que dans les resto-bars. Et n’ont aucune garantie qu’elles ne seront pas testées postives à un alcotest le lendemain matin. »

Restaurateurs et propriétaires de bars inquiets

En attendant le 1er octobre, les restaurateurs et propriétaires de bars tentent de s’organiser pour leur survie, afin de ne pas perdre davantage de clients… « Il y a comme une psychose avec la nouvelle loi. Déjà, depuis quelques mois, nous constatons un changement chez nos clients qui, au lieu de consommer sur place, achètent les bouteilles pour chez eux », explique Oscar Olsen, gérant de Flying Dodo. Ce qui a aussi contribué à ce qu’il augmente sa capacité de production de bouteilles à emporter depuis le début de l’année. « Cependant, nous étions en basse saison et, généralement, les gens ne consomment pas autant qu’en été. Nous devrons nous adapter pour l’été », dit-il.
Un gérant de boîte de nuit dans la région nord abonde dans le même sens, expliquant que cette tendance à une baisse de clientèle évolue néanmoins depuis 2013 avec l’entrée en vigueur du Fixed Penalty Point System. « Et avec la nouvelle loi sur l’alcool, cela risque de s’accentuer, car les gens ne viennent pas en boîte de nuit pour prendre un verre, mais quelques verres. Du coup, il faudra qu’ils s’organisent et payer les taxis revient à très cher, surtout la nuit, ou au petit matin. Encore faut-il trouver un taxi à ces heures-là et se sentir en sécurité », dit-il.

Du côté de Tamarin, à Big Willy’s, le gérant relativise. Il indique ne pas avoir attendu la nouvelle loi pour mettre en place certaines dispositions.

Les bobs, un moyen gagnant

Si en 2014-15 il avait initié le Big Bob, avec la mise à disposition d’un van pour la clientèle, ce système n’a pas duré longtemps néanmoins. « Il y a eu des abus et nous l’avons stoppé », dit Frédéric Pergé. Depuis plus d’un an, le Big Willy’s met à la disposition de ses clients deux taxis qui font la navette le vendredi et le samedi, dans la région de l’Ouest, principalement Tamarin, Rivière-Noire et Flic-en-Flac. Le recours à des entreprises de chauffeurs, comme mychauffeur.mu ou encore Mo Ti Taxi, est une autre option à laquelle pensent les opérateurs de restaurants et bars. Mais le plus pratique demeure les bobs, ceux qui viennent faire la fête mais ne consomment pas d’alcool pour pouvoir raccompagner leurs proches sainement chez eux.

C’est à autant de solutions que planchera l’Association of Night Club Owners (ANCO), qui se réunira ce mercredi pour étudier les moyens afin de sauvegarder sa clientèle avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi. « Les taxis coûtent relativement cher. Nous devrons trouver un moyen », explique Popo Hazareesingh. Certains clubbers plus particulièrement estiment pour leur part qu’il faudra penser à deux fois avant de sortir en boîte et d’avoir recours aux services d’un taxi. « Sans juger qui que ce soit, on ne sait jamais sur qui on peut tomber. Surtout nous les filles », laissent entendre certaines.

Quel véritable impact sur les accidents ?

Cependant, pour ces gérants, « si la limitation d’alcool au volant a été revue et qu’il s’agit d’une bonne initiative pour limiter les accidents et conscientiser », ils sont d’avis que cette mesure aura un impact sur la consommation mais pas sur les accidents. «Sur les 120 et quelque accidents fatals depuis le début de l’année, combien de conducteurs ont été testés positifs à l’alcool ? » demandent-ils. Et d’estimer que cela changera la vie de tous, dont les restaurateurs, sans toutefois donner les résultats escomptés. Oscar Olsen fait ressortir que, « depuis dix ans, les gens ne se rendent plus sur Grand-Baie ou Flic-en-Flac comme auparavant, car ils savent que sur ces routes il y a des contrôles. D’où l’émergence des resto-bars comme le Flying Dodo, le Irish, Kas Poz, etc. Mais avec la nouvelle loi et les risques de contrôles policiers à chaque coin de rue, cela fera que les gens hésiteront à sortir de chez eux », dit-il.

La mesure relative à l’alcool est « une mesure politique pour montrer que le gouvernement est en train de faire quelque chose, mais dans la réalité, combien d’accidents fatals sont alcohol-related ? » demandent les restaurateurs.


La vitesse serait la principale cause des accidents fatals

Selon les chiffres révélés par les autorités lors de la 3e réunion de la National Road Safety Commission la semaine dernière, la police a épinglé 143 427 conducteurs entre le 1er janvier et le 31 juillet 2018. 235 994 contraventions ont été dressées durant cette période, soit en moyenne 650 par jour. Au top des contraventions établies, l’excès de vitesse (27 944 par Speed Cameras et 23 036 par caméras mobiles) : 6 262 pour non-port de la ceinture de sécurité et 5 155 pour le téléphone au volant.

Pour ce qui est des contraventions relatives à l’alcool au volant, le nombre au 31 juillet s’élevait à 1 375.
S’agissant des accidents fatals de la route, avec le nombre de morts s’élevant à 123 à ce jour, les autorités se gardent bien de dévoiler le nombre de conducteurs testés positifs à l’alcool. Selon nos archives, sur les 93 morts enregistrés à juillet dernier sur les routes, seuls deux ont été causés par une alcoolémie supérieure à la limite actuelle. En 2017, sur un nombre total de 157 morts, 9 conducteurs avaient été testés positifs. Et 2014, pour 144 accidents fatals, le nombre de chauffeurs positifs à l’alcool s’élevait à 5.

Selon les statistiques combinées des accidents et des contraventions de ces dernières années, et des enquêtes entourant les accidents mortels dans le pays, c’est la vitesse qui en serait la principale cause et responsable de la forte mortalité sur les routes. La négligence des automobilistes, dont le téléphone portable et l’absence de ceinture de sécurité, jouerait un rôle non-négligeable dans les causes dramatiques de ces accidents.

L’impact de l’alcoolémie excessive n’est pas aussi marqué que dans autres pays, alors que l’état des voitures, parmi les plus âgées, serait un élément à prendre en considération, concèdent les autorités. Et qui plus est, il n’existe à ce jour aucune mesure pouvant attester de l’implication des stupéfiants dans les accidents mortels à Maurice.