Françoise Giroud fut une forte personnalité de la vie publique française de la seconde moitié du XXe siècle. Sa carrière, d’une longévité exceptionnelle, couvre un large spectre d’activités comprenant notamment le cinéma, le journalisme, la politique, ainsi que la littérature. Scripte, scénariste, et coréalisatrice de cinéma, elle fut également rédactrice en chef de L’Express et de Elle, avant d’être ministre du gouvernement de Giscard d’Estaing. Femme de poigne autant que de sentiment, elle aura toutefois, selon certains, davantage réussi sa vie professionnelle que sa vie privée.
Françoise Giroud est née Lea France Gourdji, en 1916 à Lausanne, de Salih Gourdji, directeur de l’Agence télégraphique ottomane à Genève, et d’Elda Farragi, tous deux juifs mizrahim (de pays orientaux, par opposition à ceux d’Afrique du Nord, et en l’occurrence d’Irak et Turquie respectivement). Sa mère lui fera jurer de nier sa judéité jusqu’à sa mort, promesse qu’elle tiendra, ne la révélant que dans un ouvrage autobiographique publié à titre posthume. Issue, selon elle, d’une famille bourgeoise en décadence, elle ne fera que peu d’études : son père précocement décédé de la syphilis, en 1919, sa mère élève seule ses filles dans des conditions économiques difficiles. Vu cette situation économique défavorable, l’adolescente France Gourdji souhaite travailler pour aider sa mère à subvenir aux besoins de la famille, et prend de l’emploi, à 14 ans, dans une librairie. Puis, se fait embaucher deux ans plus tard par une importante société de production cinématographique.
Au début, elle est la femme-à-tout-faire, notamment les courses, les sandwichs et les comptes, mais sa capacité de travail lui vaut bien vite de se voir confier de plus en plus de responsabilités. C’est là qu’elle rencontre le cinéaste Marc Allégret, qui perçoit en elle des dons cinématographiques et littéraires, et lui présente André Gide, dont elle sera quelque temps la secrétaire. La jeune fille tombe amoureuse du premier sans comprendre les relations homosexuelles que celui-ci entretient alors avec le second. Ainsi, à seize ans, avec pour tout bagage un diplôme de sténodactylo, et sans avoir le minimum de connaissances techniques requis, elle est bombardée scripte pour le tournage de Fanny, de Marcel Pagnol.
Résistante
Les rapports ne sont pas faciles avec des personnalités telles que Raimu ou Pierre Fresnay, et la jeune scripte en est terrorisée, mais Allégret la met sous la protection de Pierre Prévert, cinéaste et frère du poète Jacques… Quelques mois plus tard, c’est la rencontre avec le cinéaste Jean Renoir, qui aura l’intuition de son intelligence et ses dons, et donnera un sens à son existence. Elle en deviendra l’assistante-metteur en scène à partir de 1937, puis la coscénariste et la scénariste. C’est le premier homme, dit-elle, qu’elle respectera. Puis vient la guerre, au cours de laquelle elle met au monde son premier enfant, Alain-Pierre Danis, qui mourra prématurément à trente ans. Son rapport, compliqué, avec ce dernier aura d’abord été l’objet d’une souffrance, puis d’un regret, bref d’un ratage complet puisque, dans un premier temps elle ne parvient pas à avorter de cet enfant dont elle ne veut pas, puis, quand enfin tout s’apaise, il disparaît dans un accident de ski.
Pendant l’Occupation, à l’instar de beaucoup de juifs se faisant inscrire comme aryens, afin d’échapper à la déportation, France Gourdji prend le pseudonyme de Françoise Giroud. En 1943, elle écrit notamment dans Paris Soir et dans Le Pont, périodique allemand édité en français, créé en 1940 par la propagandastafel, et destiné aux travailleurs français en Allemagne. « Modeste agent de liaison », selon sa propre formule, dans la Résistance, elle est arrêtée par la Gestapo, sur dénonciation et incarcérée à la prison de Fresne, de mars à juin 1944, lorsque le collaborateur Joseph Joanovici la fait libérer.
Mère
Au sortir de la guerre, la jeune fille qu’impressionnaient les vedettes de cinéma a fait place à une femme ambitieuse et sûre d’elle. Elle est engagée, en 1945, comme directrice de rédaction, pour la création de Elle, alors magazine moderne et féministe. Elle prend donc position en faveur des femmes et du journalisme, mais aussi contre la guerre d’Algérie, ce qui lui vaut le plasticage de son appartement. En 1947 elle devient mère d’un deuxième enfant, Caroline, qu’elle aura d’Anatole Eliachef, l’un des patrons de la société de production cinématographique de ses débuts. Parallèlement à son activité journalistique, elle signe, parmi de nombreux ouvrages – essais, biographies, fictions –, un portrait de la jeunesse de la fin des années 50, dont le titre, La nouvelle vague, sera repris, plus tard, par les cinéastes des Cahiers du cinéma, pour qualifier leur style novateur.
En 1953, Françoise Giroud crée le magazine L’Express, aux côtés de Jean-Jacques Servan Schreiber, avec qui elle a une liaison depuis un an. Les principaux objectifs de ce dernier, concernant ce magazine à la tonalité et au style nouveaux, sont le soutien à Pierre Mendes-France et la lutte contre le colonialisme. Schreiber a confié les rennes à Giroud, et elle entend le faire savoir, notamment aux hommes, et au fil du temps, cette femme ambitieuse s’impose comme la patronne. « Elle témoignait quelquefois d’une dureté et d’une méchanceté que je lui reprochais », confia le journaliste Jean Daniel à Laure Adler, biographe de Giroud. « Pour elle, la vie était un combat, une sélection d’espèces. Elle ne respectait que les gens qui s’affirmaient et savait qu’ils étaient des tueurs » – ce dont elle eût été mal placée de se plaindre, étant elle-même, sur ce chapitre, logée à la même enseigne qu’eux. De même, elle n’entendait pas ne pas être la première au courant de tout événement, et quand on lui apportait une information, elle se sentait blessée…
Tentative de suicide
Elle sera néanmoins de toutes les aventures de L’Express pendant plus de 20 ans, puisqu’elle restera jusqu’en 1974 dans cette entreprise où elle aura successivement été directrice de la rédaction, de la publication, et enfin, présidente du groupe Express-Union. Côté vie privée, l’autre grande aventure de sa vie finit plutôt mal – et eût pu lui être fatale. En effet, à la fin des années 50, alors qu’elle est enceinte de Schreiber, elle se fait avorter pour cause de grossesse extra-utérine. Quelque temps après, Servan-Schreiber la quitte pour épouser Sabine Becq de Fouquières. Giroud est persuadée que c’est sa stérilité provoquée par cette opération qui a poussé son amant à la quitter. Elle fait une tentative de suicide aux barbituriques, en 1960, non sans avoir envoyé des lettres antisémites au nouveau couple marié et à leurs parents…
En 1974, malgré un appel à voter François Mitterrand, elle milite au sein du Parti radical pour la modernisation sociale promise par Valéry Giscard d’Estaing, et devient secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargé de la Condition féminine, entre juillet 1974 et août 1976. Elle lance “Cent une mesures” en faveur des femmes, parmi lesquelles la mise en place de droits propres pour ces dernières, la lutte contre les discriminations, et l’ouverture des métiers dits masculins. Alors qu’elle est candidate aux élections municipales de 1977, sur les instances de Giscard d’Estaing et de Michel d’Ornano, elle se retrouve au coeur d’un scandale pour port illégal de la médaille de la Résistance. Sa bonne foi sera finalement reconnue et le procureur classera l’affaire en 1979. Entre temps, cette controverse a entraîné le retrait de sa candidature aux élections. Associée à un groupe d’intellectuels français dont Bernard Henri Lévy, Jacques Attali, Philippe Mahrer, Marek Halter, Alfred Kastler (prix Nobel de physique), Guy Sorman, ainsi qu’à des médecins, journalistes et écrivains, elle fonde en 1979 l’association Action Contre la Faim.
Chute fatale
À sa sortie du gouvernement, L’Express vient de changer de propriétaire et Raymond Aron, éditorialiste du magazine, s’oppose à sa réintégration. Giroud signe des chroniques dans le JDD, en est licenciée pour avoir critiqué Paris Match qui trahissait le secret de François Mitterrand et Mazarine Pingeot. Inspirée par sa fréquentation des ors du pouvoir, elle écrit La Comédie du pouvoir puis Le Bon Plaisir (1983), dont l’histoire, adaptée au cinéma, est celle d’un président de la République qui cache l’existence d’un enfant adultérin. La même année, Jean Daniel lui propose d’être éditorialiste au Nouvel Observateur, où elle écrira durant vingt ans. Elle produit également plusieurs émissions de télévision et publie essais, biographies et romans à succès. Elle est alors appelée comme membre du jury du prix Femina en 1992.
En janvier 2003, à la sortie d’une première à l’Opéra Comique, au bras de Florence Malraux, elle glisse dans le grand escalier et se fracture le crâne contre un pilier. Françoise Giroud meurt quelques jours plus tard, à 87 ans. Outre sa contribution journalistique pendant un demi-siècle, elle compte quelque 25 ouvrages biographiques, sociologiques et romanesques, ainsi qu’une vingtaine de films de fiction en tant que scripte, scénariste, ou coréalisatrice. Selon Laure Adler, Françoise Giroud, aurait échoué dans l’accomplissement de l’amour, ainsi que sur la reconnaissance de son identité juive, alors que professionnellement, elle aura été en revanche « une actrice majeure des IVe et Ve Républiques de la France ».