L’expo Les fleurs de la mer reste ouverte au public jusqu’au 9 août. Cette exposition des travaux issus de l’atelier d’échanges artistiques que le peintre Khalid Nazroo a animé pendant plusieurs mois l’an dernier, donne à voir des formes et couleurs variées, où la personnalité marquée de certains artistes se confronte à celles plus discrète et en recherche des autres. Beaucoup de couleurs, de styles… des monotypes, photoprints et autres techniques mixtes côtoient quelques peintures et pastels gras. L’appel à candidature est déjà lancé pour le prochain atelier qui débute le 15 septembre.
Sous un titre caractéristique de l’oeuvre de Khalid Nazroo, se trouvent rassemblées des créations en réalité plus ou moins proches des thèmes qu’il suggère. Si la mer est présente chez Mariko et Jason Ramasawmy, il faut se dire que l’ensemble des activités créatrices qui surviennent sur cette petite île au vaste océan sont de ce fait « de la mer ». L’aspect floral ou végétal apparaît bien dans quelques tableaux, mais là encore ce n’est pas un thème déterminant. Alors sans doute faut-il prendre ce titre comme une allégorie de la récolte dont parle Khalid Nazroo suite à l’atelier de création et de développement artistique, qui a réuni ce groupe de peintres pendant six séances, pour partager ses préoccupations de création, se familiariser au travail de Nazroo qui leur a ouvert son atelier pour une visite et découvrir les techniques de la gravure.
Pour les huit artistes réunis ici, ces techniques n’avaient jamais été explorées, et si elles leur ouvrent une nouvelle voie de création, elles ont aussi été un prétexte pour échanger sur son art et le faire évoluer dans une dynamique de groupe, qui peut avoir des vertus stimulantes pour le plasticien le plus souvent confronté à son unique solitude. Dans l’enthousiasme, l’un d’entre eux a écrit ces paroles d’appréciation sur l’utilité de telles rencontres, dans le pays où les galeristes pensent beaucoup plus au business qu’à l’évolution des créations qu’ils exposent. « Côtoyer des artistes, plonger dans leurs univers, partager, dialoguer, recevoir les regards et commentaires, s’exprimer sans peur d’être jugé est extrêmement enrichissant, mutuellement, avec le respect de tout un chacun. Nous étions bien ensemble ».
Une grosse cinquantaine de travaux sont accrochés aux cimaises jusqu’au samedi 8 août. Leur impact est forcément inégal tant les démarches diffèrent. Ce groupe de travail était en effet complètement hétérogène, composé de personnes arrivées à des stades de maturation complètement différente dans leur création, certains étant clairement identifiés comme peintres, d’autres en ayant fait une activité secondaire ou occasionnelle. Mais ils ont tous cette préoccupation plus ou moins prégnante.
Ainsi retrouve-t-on avec plaisir les personnages totémiques et la vision particulière de Mariko, cette artiste sibérienne formée aux Beaux-Arts de Moscou où elle a rencontré son époux mauricien. Présentés de face ou de profil, ses personnages, sortes de géants symboliques, sont dessinés dans une ligne épurée formant des masses qui se prêteraient aussi volontiers à la sculpture. Mais Mariko est avant tout peintre et illustratrice, exprimant un goût minutieux du graphisme et de la matière aux motifs fins et aléatoires. Face à la mer, qui présente deux personnages chapeautés d’une unique pirogue sur laquelle s’est posé un oiseau, offre un bel exemple de la traduction en monotype de cette peinture, comme si le trait et l’effet de matière étaient venus remplacer les nuances de la peinture. Si l’on se réfère à l’exposition donnée il y a quelques années chez Hélène de Senneville sous le titre Le peuple de la mer, la série de gravures présentées ici donne une assise à un langage plastique singulier et original, même s’il assume clairement les influences du masque africain d’une part, et du graphisme ornemental traditionnel d’Asie ou d’Europe de l’Est, où la composition semble reprendre les règles de l’icône (Ananas, Mehendi, etc.), d’autre part.
Pas loin de là, les figures azuréennes et couleurs le plus souvent lumineuses de Chantal Noël contrastent avec l’un de ses tableaux intitulé Enchantement, qui est sombre et montre un personnage qui semble jouer un instrument à vent, le tout apparaissant dans un style proche de certaines formes d’illustrations livresques. Les feuilles tatouées de Victoria Desvaux de Marigny réalisées par photoprint n’ont d’ambition que leurs ocres gravant dans le papier la beauté simple d’une feuille morte. La parente de cette artiste, Corinne, s’intéresse quant à elle aux motifs que permettent les geckos avec leur longue colonne vertébrale serpentine et leurs articulations marquées, ces petites bêtes qui ornementent souvent les murs intérieurs des maisons aux aguets de l’insecte qui viendrait à passer.
À côté de ces motifs concrets, les sans-titres de Shehzad Emamally se penchent davantage sur des signes abstraits, des écritures énigmatiques souvent traitées dans des couleurs sombres, présentées sur une marquise noire. Ariana Cziffra a testé les vertus de la reproduction à travers un triptyque où la sensualité des couleurs et de la matière dégage un sentiment nuancé, la présence du blanc ou du vide plus ou moins grand traduisant différents degrés de plénitude. Ailleurs, ses « points de suspension » sont des tondis aux couleurs emmêlées dans un mouvement circulaire renvoyant aux rotations d’un astre. Il faudrait évoquer ici aussi les impressions aquatiques ou les masques africains suggérés dans une masse brune de Jason Ramasawmy ainsi que l’exploration chromatique de la matière que Jirina Nebesavora propose dans diverses séries abstraites où la finesse des graphismes le dispute aux lignes de fractures dans un jeu de superpositions savamment orchestrées.
Mais concluons par ces quelques mots introductifs qui ont fort à propos rappelé dans un discours inaugural prononcé au nom de tous les participants, la situation contre laquelle les plasticiens se brisent les ailes depuis des décennies à Maurice : « Comme tout le monde sait, l’île Maurice manque cruellement de visibilité pour les arts plastiques. Pas de musée national qui présenterait les oeuvres majeures des générations précédentes. Pas de galerie nationale qui exposerait les artistes actuels pour offrir un regard, des confrontations, des rencontres indispensables au développement des artistes et des arts plastiques de ce pays qui aurait intérêt à faire rayonner sa culture. Pour rendre la culture visible, il faut se battre. Et j’ai envie de citer ici André Malraux qui a si bien dit, en 1969 à Niamey, la capitale du Niger, que : “La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert”. »