Après la victoire de Narendra Modi et du Bharatiya Janata Party (BJP) lors du récent scrutin législatif en Inde, quel regard portez-vous sur la marge de manoeuvre du nouveau gouvernement pour redynamiser le pays ?
La semaine dernière, les électeurs indiens ont, pour la première fois depuis trois décennies, octroyé une majorité absolue à un seul parti, le BJP, qui n’a d’ailleurs jamais obtenu un tel score auparavant. Avec ses alliés, le BJP va constituer un gouvernement sous la bannière du National Democratic Alliance (NDA), qui lui assurera une majorité écrasante avec 336 députés. Doté de cette forte majorité lui conférant une marge de manoeuvre très appréciable pour faire voter et mettre en marche des réformes en profondeur, le nouveau gouvernement ambitionne de s’atteler au redressement économique du pays en insufflant un nouvel élan au processus de développement pour que celui-ci soit à la fois inclusif et soutenu.
Quelles seront, selon vous, les nouvelles orientations économiques pour la Grande Péninsule ?
D’ores et déjà, le Premier Ministre indien fraîchement élu s’est fixé l’objectif de positionner l’Inde à la table des plus grandes puissances sur l’échiquier économique mondial en ambitionnant de « faire du XXIe siècle le siècle de l’Inde ». Pour y parvenir, sa tâche principale devrait se centrer sur la poursuite de plusieurs impératifs économiques, tels que : (i) la relance de la croissance ; en effet, d’après les derniers chiffres du Fonds monétaire international, la croissance est passée sous la barre des 4,5% en 2013, alors qu’elle caracolait à plus de 10% il y a tout juste quatre ans ; (ii) la reprise de l’investissement, qui nécessite surtout un déblocage des grands projets d’infrastructure publique (ciblant en priorité l’approvisionnement en électricité et le transport) et la simplification des procédures pour l’acquisition des terres ; (iii) l’accroissement de la compétitivité et de la productivité, par le biais d’une réforme du marché du travail, d’une amélioration de la performance des entreprises publiques, ainsi que de la promotion d’un business conducive environment ; (iv) la maîtrise du déficit budgétaire grâce à la rationalisation des dépenses publiques et l’implémentation de réformes structurelles ; et (v) la réduction d’une inflation galopante qui a atteint 8,31% en mars dernier et touche en particulier les prix de l’alimentation. De surcroît, M. Modi, qui s’est présenté pendant la campagne électorale comme un exemple de l’élévation sociale, et son gouvernement auront fort à faire afin de réduire l’inégalité sociale dans un pays qui compte plus d’un tiers de sa population en dessous du seuil de pauvreté. De plus, le nouveau gouvernement, qui a capitalisé sur le vote des jeunes – cent millions d’indiens ont voté pour la première fois – sera aussi jaugé sur sa capacité à générer des emplois productifs à une échelle de masse dans un contexte où l’Inde doit créer 10 millions d’emplois par an, soit à un rythme 4 fois plus élevé qu’il y a 5 ans, afin d’absorber les jeunes dans la main-d’oeuvre. Ceci dit, passé le temps des promesses, c’est évidemment à ses actes que l’on évaluera les aptitudes du nouveau gouvernement à mettre en oeuvre les vastes chantiers de développement socio-économique que je viens de mentionner.
À la lumière des récents développements, comment voyez-vous les potentielles ramifications de ce changement de gouvernement sur les marchés financiers indiens et le flux des investissements étrangers ?
Actuellement, nous sommes toujours de plain pied dans l’euphorie de l’élection. Il n’y a qu’à voir l’évolution du marché boursier indien. En effet, misant sur une victoire de Narendra Modi que la communauté des affaires considère comme étant pro-business et pro-croissance, les investisseurs étrangers ont placé plus de 16 milliards de dollars dans les actions et les obligations nationales indiennes au cours des 6 derniers mois, détenant ainsi plus de 20% des titres cotés à la Bourse de Mumbai, soit une participation moyennant les 280 milliards de dollars. Dans la matinée de l’annonce des résultats des élections, l’indice Sensex bondissait de plus de 5%. Le jour même, la roupie indienne a, quant à elle, atteint son plus haut sommet face au dollar en 11 mois, en capitalisant sur un regain de 4% entre janvier et mars 2014, après une perte de valeur de 10% entre mai et septembre 2013.
Il faut néanmoins souligner que l’Inde n’a pas été épargnée par les turbulences qui ont frappé d’autres économies émergentes, telles que la fuite des capitaux dans le sillage de la décision de la Fed de mettre fin à sa politique d’assouplissement quantitatif, la chute des devises étrangères, ainsi que le déficit accru de la balance des paiements. Mais l’on a pu déceler récemment quelques améliorations, notamment grâce à la politique du nouveau gouverneur de la Banque Centrale. Quant au climat des affaires ayant trait aux flux d’investissements directs étrangers (IDE), il est à noter que l’ouverture du pays demeure un axe important de la stratégie économique énoncée par le BJP dans son manifeste électoral. En effet, des flux d’IDE sont recherchés dans tous les secteurs économiques, sauf dans la grande distribution. Cependant, étant donné la présente conjoncture, les investisseurs attendent davantage de clarté par rapport à l’évolution de la politique monétaire, ainsi qu’à l’implémentation du nouveau régime fiscal et l’application des General Anti Avoidance Rules.
Justement, comment entrevoyez-vous l’avenir des relations Maurice-Inde, ainsi que l’issue des négociations relatives au traité de non-double imposition ?
Maurice et l’Inde se sont forgés un partenariat étroit et productif reposant sur la base de forts liens historiques, culturels et d’ambitions communes. Des contacts entre Maurice et la direction du BJP avaient déjà été initiés au plus haut niveau avant la conduite des élections. De plus, la prompte acceptation de M. Modi de l’invitation du Premier Ministre mauricien d’une visite éventuelle à Maurice confirme, si besoin était, que nos deux nations sont toujours déterminées à consolider et élargir cette coopération. Concernant le traité de non-double imposition, si les opérateurs du secteur du global business mauricien sont dans l’expectative pour connaître la position du nouveau gouvernement à ce sujet, ils s’accordent à tempérer leurs attentes, surtout au vu des sérieux lobbies auxquels celui-là fera face, selon toute probabilité, afin de réduire le déficit budgétaire structurel de l’Inde, particulièrement par le biais d’un renforcement des recettes fiscales. Il n’en demeure pas moins que nous devrions avoir de plus amples précisions suite à la désignation imminente du Ministre des Finances et des membres de la délégation indienne du Joint Working Group, ainsi que la reprise éventuelle des discussions avec la partie mauricienne.