Jacques de Navacelle, ancien CEO de la Barclays Bank et de la Mauritius Union, était de passage à Maurice la semaine dernière dans le cadre de ses activités de consultant dans l’île. Nous avons profité de l’occasion pour l’interroger sur les jeux olympiques de Londres, sur la situation économique en Europe et sur la politique monétaire à Maurice. En réponse à cette dernière question, il a estimé que dans un petit pays comme Maurice, qui dépend complètement de l’étranger pour vivre, il faut une monnaie qui s’ajuste en permanence pour permettre de développer des activités d’exportation.
Vous êtes le représentant de la famille Pierre de Coubertin dans le monde. Il serait intéressant de savoir comment avez-vous vécu les jeux olympiques cette année ?
Comme tous les jeux olympiques, je suis invité par le comité olympique international en tant que représentant de la famille Coubertin. J’ai été à Londres durant la deuxième semaine des jeux. J’ai assisté à pas mal de compétition jusqu’à la cérémonie de clôture que j’ai trouvée spectaculaire. C’était très bien organisé. Les Anglais étaient très accueillants. Il n’y a pas eu de problème de sécurité. Il y a eu un petit problème de transport qui a été réglé très vite. Au niveau de la compétition il n’y a pas eu de problème de dopage ou de triche. Je me suis souvent dit que les jeux olympiques sont devenus une machine énorme qui brasse des milliards. Cela peut être un peu en porte à faux par rapport à l’idée originelle de Pierre de Coubertin. Cependant lorsqu’on voit la joie des sportifs, leur enthousiasme et leur émotion, cela est extraordinaire. On se dit qu’il y a des sportifs pour qui les jeux sont la fête de leur vie. Même s’ils ont des compétitions toute l’année, les jeux olympiques ont, pour eux, une dimension spéciale et cela vaut pour toutes les éditions.
Qu’est-ce que vous retenez le plus de Pierre de Coubertin ?
Pierre de Coubertin est le fondateur des jeux olympiques modernes tels que nous les connaissons aujourd’hui. Toute son idée au départ était l’éducation. Il considérait que le sport est très important pour que les personnes soient éduquées de façon équilibrée. C’était cela son combat au départ.
Ensuite, ces jeux tous les quatre ans étaient une occasion extraordinaire pour les gens du monde entier qui ne se connaissaient pas avant de se rencontrer. Il disait que les guerres sont venues du fait que les gens se méfient les uns des autres parce qu’ils ne se connaissent pas. S’ils se connaissent, ils ne se méfieront plus et il n’y aurait plus de guerre. Nous ne sommes pas encore arrivés là mais c’est cela son idée.
Vous avez créé un comité Pierre de Coubertin à Maurice. Pouvez-nous nous en parler ?
Pour faire vivre la pensée de Pierre de Coubertin, il y a des historiens ainsi que le Comité international olympique mais il y a aussi des comités Pierre de Coubertin. Il y en existe en Allemagne, en France ou dans des pays de l’Amérique latine. Il y a quelques années, j’ai créé un comité Pierre de Coubertin à Maurice. Il regroupe une dizaine de personnes. Tous les ans on organise un certain nombre d’événements pour récompenser les athlètes, pour vulgariser dans les écoles les idées de Pierre de Coubertin ou pour envoyer tous les deux ans deux Mauriciens à un forum international des jeunes qui est organisé par le comité Pierre de Coubertin international. Les jeunes se rencontrent pendant une semaine pour faire du sport et se livrer à des activités culturelles autour de l’idée de Pierre de Coubertin. Ils ont été en Chine, en République Tchèque etc. Les jeunes Mauriciens sont sélectionnés sur la base d’un concours au niveau des écoles.
Malgré votre départ de Maurice vous semblez garder un contact régulier avec l’île ?
Je viens une fois par mois à Maurice où j’ai gardé un bureau de consultant et je conseille un certain nombre d’entreprises. En France je m’occupe de ma maison et de ma famille et je fais partie d’une association d’anciens responsables d’entreprises qui aident les petites entreprises à se développer. Comme nous avons une longue expérience des affaires nous regardons ce que font les jeunes entrepreneurs et leur indiquons ce qu’il ne faut pas faire.
Quel regard jetez-vous sur la crise dans la zone euro ?
Comme elle est structurelle, cela veut dire qu’il va falloir remettre en cause des choses très importantes. La taille de l’État, le rôle de l’État par rapport à l’ensemble l’UE. L’État et le service public sont devenus trop gros dans un certain nombre de pays. Il va falloir trouver des solutions pour retrouver un dynamisme entrepreneurial qui a enregistré une baisse dans plusieurs pays européens. Cela ne peut pas se faire comme ça. En Europe, les politiciens sont trop axés sur leur propre pays. Ils vont rater une occasion parce que la solution passe par la communauté européenne. Il va falloir qu’ils acceptent de déléguer plus d’autorité à l’Europe.
Est-ce qu’un retrait de la Grèce de l’UE entraînerait un approfondissement de la crise européenne ?
La Grèce est une caricature. Les gens ne payent pas d’impôts, les comptes sont truqués. C’est un cas d’exemple. Cependant, elle est tout petite. Par contre l’Espagne et l’Italie sont énormes. S’il fallait lâcher la Grèce, ce ne serait pas un drame. Par contre, il ne faut surtout pas lâcher l’Espagne et l’Italie.
En tant qu’ancien chef d’entreprise à Maurice, pensez-vous que le pays sera très affecté par la crise de la zone euro ?
Certes la crise affectera l’île. C’est déjà le cas pour certains secteurs comme le tourisme et le secteur manufacturier. Cependant il ne faut pas oublier que la taille de l’économie mauricienne constitue un avantage, elle est davantage en mesure d’effectuer des changements d’orientation. De plus, il ne faut pas de grand volume pour stimuler la croissance contrairement aux grands pays comme la Chine ou l’Inde qui sont obligés de faire des efforts considérables pour maintenir le taux de croissance économique.
Que pensez-vous de la politique monétaire du pays ?
La valeur de la roupie devrait refléter les fondamentaux de l’économie. Il n’est pas très compliqué de comprendre que comme toute famille ou toute entreprise il n’est pas bon pour un pays de dépenser plus qu’il ne gagne. C’est pourtant ce qui se passe et qui crée un déficit commercial qui affaiblit la situation financière du pays. Nos exportations stagnent à cause de la récession chez nos clients et de l’appréciation de la roupie par rapport à la monnaie de nos clients. Notre roupie forte rend l’importation de produits moins coûteuse mais du coup favorise la consommation et rend non-économiques les productions locales. Donc les commerçants importateurs sont satisfaits car ils vendent sans baisser les prix des produits qui, grâce à la roupie forte, leur coûtent moins cher. Leur marge augmente. Mais ils se rendent bien compte que ça ne pourra pas durer car les consommateurs qui travaillent dans les secteurs exportateurs vont perdre leur emploi et n’achèteront bientôt plus leurs produits. L’argument aujourd’hui de ceux qui défendent une roupie forte c’est que les rentrées de devises sont suffisantes pour couvrir le déficit. En réalité c’est illusoire car d’un côté on a des rentrées d’argent qui correspondent à des exportations de produits comme le sucre, le textile, ou le tourisme et qui rémunèrent une production réelle et de l’autre côté des entrées de devises qui sont soit à court terme, spéculatives ou pas et qui ne contribuent absolument pas à l’économie réelle du pays. Si demain ces fonds disparaissent la roupie serait en grand danger car on verrait en pleine lumière que sa valeur est factice.
Dans un petit pays comme Maurice, qui dépend complètement de l’étranger pour vivre, il faut une monnaie qui s’ajuste en permanence pour permettre de développer des activités d’exportation, seule source de revenus réels et une politique nationale d’aide à la production locale pour faire baisser les sorties d’argent qui correspondent aux importations.