Notre invité de ce dimanche est Rundheersingh Bheenick, Gouverneur de la Banque de Maurice. L’interview qui suit a été réalisée hier matin dans les locaux de la Banque de Maurice, où un comptoir a été ouvert pour enregistrer les victimes de l’arnaque de Rs 700 millions. Cette arnaque, ses conséquences et les manquement dans la loi qui n’ont pas permis de la détecter à temps sont les principaux sujets que nous avons abordés avec Manou Bheenick.
Les Mauriciens sont effarés de découvrir que dans leur pays, qui aspire à devenir un centre financier international, on peut voler Rs 700 millions sans que les autorités responsables en soient conscients.
Je crois qu’il est exagéré de dire que les autorités responsables n’étaient pas conscientes de l’ampleur des dégâts. Ceci étant, je précise que je ne parle pas au nom de toutes les autorités mais au nom de la Banque Centrale. Nous avons réagi dès que nous avons été mis au courant du fait qu’il se passait des choses louches dans le secteur parallèle au secteur bancaire. Nous avons eu les premières indications par une lettre anonyme, et j’ai déclenché tout de suite les procédures. Nous avons été proactifs, avons émis des communiqués, rapporté le cas à la police, écrit au ministère des Finances pour demander plus de pouvoirs, et même proposé nos services pour monter une opération conjointe avec la police. Je ne vois pas ce que la Banque Centrale aurait pu faire de plus.
Selon mes renseignements, l’affaire commence au mois d’avril de l’année dernière ?
À cette date, en effet, la Financial Intelligence Unit reçoit un Suspicious Transaction Report (STR) concernant la compagnie White Dot. Ce rapport n’est pas transmis d’office à la Banque Centrale. Ce n’est que depuis le début de cette année, après une demande formelle faite à la Mauritius Bankers Association, que les autres STR ont été transmis à la Banque Centrale.
Vous dites avoir été alerté par une lettre anonyme. Est-ce que les instruments mis en place par les autorités dites responsables pour repérer les transactions financières illégales, ne fonctionnent pas ou ne sont pas suffisantes ?
La Banque Centrale fait l’inspection des banques, c’est tout ce qu’elle peut faire. C’est à la lumière de la dénonciation que j’ai reçue, le 10 décembre 2012, que j’ai demandé l’ouverture d’une enquête, dès le lendemain.
Cette arnaque de Rs 700 millions signifie-t-elle que, pendant que les autorités surveillent le fonctionnent des banques, un circuit parallèle était mis en place et opérait sans que l’on s’en aperçoive ?
Je ne peux répondre que de ce que la Banque Centrale a fait dans cette affaire. Quand nous avons reçu la lettre le 10 décembre, nous avons ouvert une enquête sur Sankai Company, qui était dénoncée comme vendant un produit d’investissement pour un retour mirobolant. Selon le contrat, c’était un produit d’investissement, pas un dépôt, ce qui aurait fait Sankai tomber sous notre contrôle. Des inspecteurs de la BoM sont allés voir la responsable de Sankai. Elle ne les a pas reçus. Comme nous n’avons pas de pouvoir pour aller au-delà, et en respectant la Banking Act, nous avons référé le cas à la police. Dans la première quinzaine de janvier 2013, un article a paru dans Le Défi, parlant de cette même compagnie qui prenait des investissements du public en promettant de les doubler en trois mois.
La police avait-elle terminé son enquête suite à votre action en décembre 2012 ?
Je ne peux pas répondre pour la police. Dans la presse, la responsable de Sankai a déclaré qu’elle n’avait pas besoin d’autorisation ou de licence de la FSC ou de la Banque Centrale pour opérer, et que cela lui avait été dit par ses hommes de loi. Nous avons réagi en envoyant une lettre à la police en lui proposant notre aide pour ouvrir une enquête sur cette affaire. Nous avons, par ailleurs, écrit une lettre à la compagnie, la sommant de nous faire parvenir ses comptes et documents dans un délai de 14 jours. N’ayant obtenu aucune réponse, nous avons envoyé un rappel à la compagnie en précisant qu’en cas de non réponse, nous allions prendre des mesures contre elle. Et ce, selon la loi bancaire en vigueur, qui nous permet de fermer – en collaboration avec les service du DPP – la société, et de lui imposer une amende ne dépassant pas Rs 500 000. Ce sont les pouvoirs dont dispose la Banque Centrale dans ce cas de figure.
Vous avez pris près de deux mois pour essayer de faire cette société respecter la loi !
C’est tout ce que la Banque Centrale peut faire légalement, d’après les textes de loi existants.
Dans ce contexte précis, la BoM est un bull dog sans dents !
Dans la mesure où cette expression a été déjà utilisée, je préférerais que vous disiez que la BoM est un tigre édenté !
Faut-il interpréter ce qui vient de se passer comme une indication que (i) les Mauriciens n’ont pas confiance dans le système bancaire, et (ii) qu’il existe énormément d’argent non déclaré dans le pays ?
Il ne faut pas aller trop vite en besogne. Premièrement, et je vous renvoie à la bataille qui se déroule au sein du comité monétaire de la BoM, il faut se rendre à l’évidence : un  » low interest rate environment » est propice à la prolifération de produits toxiques. Le taux d’intérêt très bas, en territoire négatif pendant longtemps, est un des facteurs responsables de cette situation. Deuxièmement, puisque dans ce type d’environnement les banques n’offrent pas de retours attrayants sur le dépôts et les investissements, les gens cherchent d’autres placements alternatifs leur offrant un retour plus intéressant…
… en violant la loi ?
En faisant appel à des fonds d’investissements, à des circuits parallèles tout à fait légaux, qui offrent des produits comportant des risques plus élevés qu’un dépôt bancaire.
C’est le cas de ces sociétés dont nous parlons ?
Non. Les groupes impliqués dans cette arnaque, dont les noms font la une de la presse cette semaine, ne sont pas autorisés. Je parle des fonds d’investissements et de produits financiers tout à fait en règle. Ils sont tenus d’aviser les investisseurs éventuels qu’en leur confiant leur argent, ils prennent des risques élevés. Ces investissements sont destinés à un public ciblé et informé.
Je reviens à cette question à laquelle vous semblez ne pas vouloir répondre : Y a-t-il à Maurice trop d’argent illégalement gagné, ce qui expliquerait le chiffre de Rs 700 millions dans l’arnaque dont nous parlons ?
J’y arrivais. C’est le deuxième facteur qui peut alimenter un circuit financier parallèle. Tout le monde connaît l’existence du black economy qui a trait au monde du gambling et des traders non déclarés, entre autres. Cet argent ne va pas vers les banques. Quand on voit la liste de déposants de l’arnaque dont nous parlons, on se rend compte que cela va de dépôts de Rs 25 000 à plusieurs millions. Le tout payé cash, en espèces. La majeure partie de ceux qui ont « investi » savaient qu’ils prenaient des risques, mais ils l’ont quand même fait, alléchés par les rendements qu’on leur promettait. Il y a des gens qui ont même vidé leur compte d’épargne en banque pour « investir », d’autres qui sont allés contracter des emprunts pour pouvoir le faire.
Comment faut-il interpréter cette affaire ?
Il y a beaucoup d’argent qui circule à Maurice mais qui ne peut être déclaré officiellement. Nos règlements interdisent aux banques mauriciennes de traiter avec de l’argent sale, de l’argent dont la source n’est pas connue.
Nous sommes en train de parler de montants établis à partir des déclarations faites par les victimes, qui sont environ 700 à ce jour. Est-ce qu’il existe une catégorie de victimes qui ne peut se déclarer, parce qu’elle serait incapable d’expliquer la provenance de son argent ?
Comme vous l’avez bien, dit il y a des « victimes » qui ne peuvent venir déclarer qu’ils ont été volés. Je crois qu’avec ce type de victimes, il faudrait doubler, peut-être même tripler la somme globale qui est mentionnée.
Quel est a été, selon vous, le facteur déclencheur qui a poussé ces centaines de Mauriciens à se lancer dans cette opération risquée ?
Le retour sur l’investissement tellement alléchant répandu par le bouche à oreille. Qui, dans ce cas, s’est révélé beaucoup plus percutant que les formes traditionnelles de publicité.
Ceux qui ont créé ces sociétés d’investissements ne sont pas, à première vue, des experts ou des gens ayant une connaissance étendue de la finance. Ce sont des « petits marchands » plutôt que des escrocs patentés, non ?
Je ne partage pas cet avis. Je crois que de nos jours, les bandits et autres escrocs sont très avisés et savent comment les mécanismes frauduleux fonctionnent ailleurs, et les transposent ici. Je ne crois pas qu’il y ait un grand cerveau derrière tout ça.
Serait-il possible que, dans ce monde parallèle, il existe une organisation beaucoup plus sophistiquée s’adressant à une clientèle haut de gamme pour le même type d’opérations ?
Je n’ai pas de raisons de croire qu’il existe ce genre d’organisation à Maurice. Je crois qu’il y a plusieurs petites organisations, comme celles que l’on a découvertes, qui fonctionnent à Maurice. Elles ont épongé beaucoup d’argent d’un public qui a pu croire qu’il s’agissait d’organisations réglementées à l’instar des banques, ce qui n’est pas le cas. Ceci étant, il est clair que les contrats – les investment agreements – que j’ai vus sont des documents qui ont été visés par des hommes de loi. Il y a donc des hommes de loi – avocats, avoués, notaires – impliqués.
Il faut les dénoncer.
C’est à la police de traquer ces gens-là. La BoM ne peut qu’aider la police à faire son travail en réunissant le maximum de données possibles. J’ajoute que le nom d’un homme de loi figure à côté de plusieurs comptes sur la liste. Il serait bon de savoir s’il s’agit de comptes de clients ou de comptes personnels de cet homme de loi.
Comment ces Rs 700 millions ont-ils pu quitter Maurice ?
Une somme de Rs 700 millions n’a pas pu quitter le pays à travers le circuit bancaire.
Cette somme n’a pas pu quitter Maurice dans des valises passant par l’aéroport.
Je ne crois pas qu’il y ait une de ces compagnies qui détienne Rs 700 millions en banque. La banque concernée aurait enregistré une STR. Nous en avons reçu deux au début de l’année et avons ouvert une investigation serrée qui nous a permis de découvrir des éléments incorrects. Une banque n’a pas pu nous donner des explications sur les mouvements de compte d’une des compagnies impliquées. Dans ce cas précis, nous allons peut-être infliger une amende à cette banque, et une enquête est en cours sur une autre. La banque à qui nous envisageons d’infliger une amende a préféré fermer le compte litigieux de la compagnie et restituer la somme à son propriétaire, une somme de Rs 45 millions. Quand nous avons été mis au courant de cette manoeuvre, et utilisant les pouvoirs dont nous disposons, nous avons demandé à cette banque de geler cette transaction en attendant que les autorités aillent demander à un juge en chambre le gel de ce compte. Autrement, l’argent aurait été retourné à la compagnie et aurait disparu dans la nature.
Qu’est-ce que les « victimes » de cette opération peuvent espérer ?
Si jamais on arrive à geler les comptes des compagnies concernées, les victimes pourraient peut-être récupérer une fraction de ce qu’elles ont perdu. Mais les chances ne sont pas très bonnes en raison du fonctionnement du système dans lequel ils ont investi. On prend l’argent des derniers arrivés pour rembourser ceux qui étaient là avant, faisant ainsi qu’il n’y a pas d’argent pour le remboursement des derniers arrivés. Donc les chances de récupération des pertes sont infimes, à moins que les compagnies impliquées aient des biens réels – immobiliers, voitures – qui pourraient être saisis et vendus.
Les victimes qui pourraient, avec beaucoup de chance, récupérer un peu de leur argent mal placé ne risquent-elles pas d’être poursuivies pour avoir participé à une opération illégale ?
Non, parce qu’à Maurice ce n’est pas illégal de participer à ce genre d’opération. Si je puis me permettre, il n’est pas illégal de se faire arnaquer, mais cela l’est de jouer aux arnaqueurs. On peut protéger l’argent des épargnants quand ils le placent dans une banque. Bien que, là aussi, il existe des lacunes dans la loi. Il faudrait faire provision pour la nomination d’un Ombudsperson pour le secteur financier
Si la BoM ne peut rien faire, ne disposant pas de lois pour agir, pourquoi se comporte-t-elle dans cette affaire comme une association de défense des victimes ?
Nous le faisons en l’absence de lois et de structures pour s’occuper de ce genre de problèmes. S’il y avait un Ombudsperson pour le secteur financier, les victimes seraient allées le voir au lieu de venir à la BoM. Nous avons ouvert nos portes pour essayer de combler cette lacune.
En fin de compte, cette arnaque vient apporter un argument supplémentaire à votre demande d’amendement des lois.
Je le dis depuis quelques temps déjà : notre système laisse à désirer, il y a des lacunes dans la loi et il faut s’inspirer de ce qui se fait ailleurs pour l’améliorer et le moderniser. À Maurice il n’y a pas de double emploi entre la BoM et la FSC, mais un fossé entre les deux, et les petits malins savent jouer sur les incohérences du système.
Faudrait-il un seul organisme de régulation pour mettre fin au problème ?
Je l’ai dit depuis longtemps : le pays est trop petit pour nous permettre d’avoir deux instances de régulation. Je comprends que ceux qui sont régulés par la FSC préfèrent son approche, beaucoup plus relaxe, que celle de la BoM.
Quelles leçons faut-il tirer de cette arnaque, Gouverneur ?
Qu’il faut être très prudent, être conscient que personne n’est à l’abri de ce type de crime financier. Notre approche doit être revue en termes d’infrastructures financières, les vides qui existent doivent être comblés, il faut mettre l’Ombudsperson pour le secteur financier, unifier notre système de régulation en laissant la promotion de l’offshore séparée de la BoM. S’il n’y avait qu’un seul régulateur dans le système financier, on aurait pris des actions contre cette arnaque depuis le premier jour. Au niveau des leçons à tirer, il faut aussi faire l’éducation financière du public depuis le cycle primaire. Il faut également mieux vendre les produits bancaires, mieux les rémunérer, ce qui éviterait aux Mauriciens d’aller chercher ailleurs…
…en augmentant le taux d’intérêt sur les dépôts ?
Il faut offrir un taux d’intérêt plus productif, plus élevé que celui de l’inflation. C’est l’autre bataille de la BoM vis-à-vis d’autres instances qui croient que l’inflation sera le vainqueur. Pas du tout.
Est-ce que la réputation de Maurice, qui se projette comme une plateforme financière dans la région, risque d’être éclaboussée par l’arnaque des Rs 700 millions ?
Bien que nous sympathisions avec les personnes qui ont été tondues par ces opérateurs louches, il faut relativiser les choses. Nous avons un secteur bancaire robuste, très bien régulé, sur qui ne repose aucun soupçon de maldonne. Valeur du jour, les sommes en jeu dans cette arnaque ne dépassent pas les Rs 700 millions, qui représentent une goutte d’eau comparées à la somme des dépôts en banques qui est de plus de Rs 310 milliards. Ce n’est pas la perte de ces Rs 700 millions qui va mettre en jeu la réputation financière de Maurice.
Permettez-moi de vous faire remarquer que pour les arnaqués, c’est beaucoup plus qu’une goutte d’eau. Dans certains cas, c’est tout ce qu’ils avaient. Ils ont tout perdu.
Je le comprends et je sais que ça fait mal. Mais c’est le prix du risque. En cherchant un retour élevé à leur capital, ils en sont réduits à espérer pouvoir récupérer un peu, seulement un petit peu, de ce qui reste de ce même capital. Pour continuer à relativiser, le nombre de victimes connues est d’environ 700. Le nombre de comptes d’épargne mauriciens est de plus de deux millions. Par conséquent, relativisons et, surtout, ne dramatisons pas. Notre secteur financier se porte très bien et a connu un accident comme il s’en produit de temps en temps.
Est-ce cela votre mot de la fin de cette interview ?
Non. Mon mot de la fin est le suivant : j’aurais souhaité que la Banque Centrale ait au moins autant de pouvoirs que ceux dont dispose la FSC, qui a des pouvoirs plus poussés que nous. Elle peut déclencher des enquêtes, demander le gel des avoirs à un juge en chambre. Nous avons demandé les mêmes pouvoirs, qui nous auraient permis d’être plus efficaces, et on nous les refuse.
Je vais finir par croire que cette arnaque est une bénédiction pour vous permettre de défendre vos revendications, Gouverneur.
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