Notre invité de ce dimanche est le président de la Police Officers Solidarity Union (POSU), le Chef Inspecteur Jaylall Boojhawon. Dans cette interview réalisée jeudi dernier, il commente le rapport de la commission d’enquête sur le drogue, plus précisément le démantèlement de l’ADSU. Par ailleurs, le président de la POSU souligne les problèmes rencontrés par son syndicat pour défendre les droits des policiers.

Que pensez-vous des recommandations de la commission d’enquête sur la drogue qui critique sévèrement la police et préconise le démantèlement de l’ADSU ?

— Le président de cette commission a été nommé avec ses assesseurs par le gouvernement. La commission a travaillé pendant trois ans et il fallait donc que le rapport contienne quelque chose de gros, sinon on aurait dit que la commission n’avait pas bien fait son travail. Donc, le quelque chose de gros du rapport a été la recommandation de démanteler l’ADSU. En dehors du fait qu’il égratigne quelques avocats, le rapport ne propose rien de gros, hormis le démantèlement de l’ADSU. Pour moi en tant que président de la  POSU, ce n’est pas une bonne recommandation.

Vous êtes en train de réagir en tant que président du syndicat de la police qui doit protéger ses membres, dont des policiers faisant partie de l’ADSU. Donc, même si un policier commet un délit, il faut le défendre?

— Pas du tout. Notre syndicat défend ce qui est défendable. Il ne faut pas oublier le travail abattu par l’ADSU depuis des années : le démantèlement des réseaux, les saisies, les arrestations de trafiquants qui aujourd’hui croupissent en prison. En dépit de ces résultats, subitement, on vient demander le démantèlement de l’ADSU. Est-ce que vous imaginez le moral des policiers qui travaillent à l’ADSU après cette recommandation du rapport?

Est-ce que la commission sur la drogue a été instituée pour s’inquiéter du moral des policiers, plus particulièrement ceux de l’ADSU?

— Dans son rapport, la commission reconnaît que l’ADSU manque de moyens, d’équipements, et n’a pas suffisamment de pouvoirs. Elle reconnaît que l’ADSU n’a pas un détecteur pour vérifier si quelqu’un a consommé de la drogue lors d’une arrestation. Elle reconnaît que les officiers de l’ADSU n’ont pas de système de communication et doivent souvent utiliser leurs téléphones personnels pour faire leur travail. En écrivant cela, la commission reconnaît donc que l’ADSU a travaillé avec les moyens du bord dont elle disposait et que, malgré cela, elle a obtenu des résultats. Au lieu de démanteler l’ADSU, il faudrait la renforcer, lui donner les équipement techniques nécessaires. Dans le rapport, la commission dit que pour démanteler un réseau, l’ADSU doit pouvoir avoir accès à des documents bancaires, à des comptes de téléphone. Actuellement, il faut passer par une longue procédure pour obtenir ces informations. Si on donnait ces facilités à l’ADSU, le travail serait fait beaucoup plus vite. Au lieu de renforcer l’ADSU, la commission préconise de la remplacer par une nouvelle entité: la National Drug Investigation Commission (NDIC). Elle écrit que cette commission doit être présidée par un ancien juge de la Cour suprême, ce qui peut donner le sentiment que ce poste a été taillé sur mesure…

…vous êtes en train de dire que l’ex-juge Lam Shan Leen a pensé à lui-même en établissant le profil du futur président de la NDIC ?

— Je dis simplement que les anciens juges de la Cour suprême ne courent pas les rues. Je dis aussi que si un des assesseurs de cette nouvelle commission sera un magistrat, l’autre devra être un policier du rang de chef inspecteur et au-dessus ayant une expérience dans l’ADSU. Là aussi, on pourrait croire que c’est un autre poste taillé sur mesure. Toute la force policière sait à qui correspond le profil du deuxième assesseur de la future commission qui devrait remplacer l’ADSU. Pourquoi, au lieu de créer une nouvelle unité avec tous les pouvoirs et les moyens nécessaires, ne pas renforcer ceux de l’ADSU?

Mais le rapport écrit aussi qu’il y a des officiers de l’ADSU qui sont de mèche avec les trafiquants. Elle se demande même si, dans certains cas, ces officiers ne protègent pas, ne travaillent pas pour les trafiquants, au lieu de les combattre…

— Pourquoi est-ce que les rédacteurs du rapport n’ont pas cité les noms de ces officiers et les faits qu’ils leur reprochent? C’est trop facile d’écrire certains policiers, ce qui laisse penser que tous les officiers de l’ADSU sont concernés.

Selon vous, qu’est-ce qu’il faudrait donc faire avec le rapport de la commission d’enquête sur la drogue: le jeter ou, mieux encore, le brûler aux Casernes Centrales?

— Je n’ai pas dit ça. Je dis qu’il faut mettre en pratique certaines de ses recommandations qui, il faut le souligner, ne concernent pas que l’ADSU. Il y a aussi des recommandations sur la réhabilitation, le traitement des drogués qui, dans certains cas, sont des malades. Celles-là sont de bonnes recommandations, pas celle qui préconise le démantèlement de l’ADSU.

Il ne faut donc pas toucher à l’ADSU, pas la débarrasser de ses brebis galeuses?

— J’ai déjà dit que l’ADSU a des failles. S’il est établi par des preuves que des officiers de l’ADSU sont de mèche ou sont au service des trafiquants, ils n’ont pas de place dans la police. Je vais plus loin : la place de ces officiers corrompus qui ont juré de servir la nation est en prison. Mais il ne suffit pas de faire des allégations, il faut donner des noms et des faits pour qu’on puisse se débarrasser de ces officiers corrompus et ainsi mettre de l’ordre dans l’ADSU. Je le répète, le rapport a démoralisé les officiers de l’ADSU, ceux qui font bien leur travail et qui n’avaient plus envie de travailler. Mais heureusement que le Premier ministre a félicité publiquement l’ADSU pour le travail accompli. Deux jours après, il y a eu des arrestations et des saisies parce que l’ADSU a continué son travail.

À la suite de la publication du rapport, le commissaire de police a reconnu qu’il y avait des brebis galeuses au sein de la force policière. Est-ce que,  pour une fois, vous êtes d’accord avec Mario Nobin sur ce point?

— Je n’aime pas utiliser le terme brebis galeuses que le commissaire de police semble affectionner. Il utilise un terme qui englobe et éclabousse la masse des policiers.

Est-ce que le commissaire de police n’a pas raison de reconnaître qu’il existe des problèmes au sein de la police?

— Toutes les polices de tous les pays ont des problèmes, des failles et des défaillances, et Maurice ne peut pas être une exception. Mais au lieu de faire des discours et d’utiliser des termes qui englobent toute la force, que fait-il pour régler ces problèmes? Rien. Au lieu de prendre des mesures contre ce qu’il appelle  des “brebis galeuses” et d’utiliser les pouvoirs dont il dispose, il se contente de faire des discours. En public, il veut donner l’impression qu’il travaille, dans les coulisses, il soutire ceux qu’il dénonce dans ses discours.

Est-ce que, pour vous, le problème principal de la police mauricienne est son commissaire ?

— Le commissaire de police doit agir comme un papa dans une famille. Il doit veiller à ce que tout se passe bien dans sa maison, doit être au courant de ce que font ses enfants et régler leurs problèmes. Le commissaire a les moyens de savoir qui sont les officiers qui ne font pas  honneur a leur uniforme. Il peut les appeler pour leur donner des avertissements ou même les renvoyer de la force en utilisant les pouvoirs dont il dispose et en respectant les règlements. Il ne le fait alors que dans son entourage, des officiers – des Divisionnal Commanders – sont en train de faillir à leur tâche, sont en train de “faner”. Je vous donne un exemple: dans le Sud, un ACP avait fait transférer une policière qui avait pris en contravention un président de Conseil de village. Cette affaire est arrivée au Parlement où le ministre Mentor a déclaré qu’il s’agissait d’un transfert punitif, a demandé qu’une enquête soit ouverte et que des actions soient prises contre le responsable. Quelques jours après, le commissaire a déclaré qu’il n’y avait pas de transfert punitif dans la police! Deux mois après,  rien n’a été fait, on ne sait où en est l’enquête et le responsable n’a rien eu. Si un policier prend une mauvaise décision, il est puni sur le champ et transféré immédiatement, mais quand c’est un haut gradé qui fait une erreur, le commissaire de police ferme les yeux. Autre exemple: une policière a porté plainte pour harcèlement contre un ACP. Le cas a été envoyé au DPP qui a préconisé que des actions disciplinaires soient prises contre cet officier, mais le dossier a été rangé dans un tiroir. Quand le syndicat a soulevé un tollé, savez-vous ce que le commissaire a fait: il a transféré l’ACP puis, après une question parlementaire, il a accepté que l’ACP prenne sa retraite en catimini, sans qu’aucune action disciplinaire ne soit prise contre lui. Il y a plusieurs cas comme ça dans la police, surtout au niveau des hauts gradés Et vous voulez que le moral des simples policiers soit bon?

Mais pourtant le commissaire vient de déclarer qu’un de ses grands achievements a été de faire remonter le moral des policiers!

— Le commissaire raconte n’importe quoi. Je lui demande de faire faire, par une entreprise indépendante, un sondage pour demander aux policiers si le commissaire a remonté leur moral. Si ce sondage est fait, le commissaire découvrira à quel point il est impopulaire parmi les policiers qui estiment qu’il a failli à sa tâche et qu’il doit s’en aller. Le problème principal de la police mauricienne, c’est son Commissaire. Au lieu de s’occuper des problèmes des policiers, il passe son temps à organiser des anniversaires, comme celui de la police, l’année dernière, avec des feux d’artifice qui ont coûté des millions. Et pendant ce temps, des centaines de policiers n’ont pas de chaussures, d’uniforme, de bureaux convenables pour travailler et certaines de leurs allocations ne sont pas payées! Savez-vous qu’il y a des policiers qui attendent des promotions depuis plus de dix ans et ceux qui sont entrés en 2015 n’ont pas encore été confirmés, alors que d’après les règlements, cela doit se faire après un an? Le gros problème est le commissaire lui-même. Depuis que notre syndicat a été formé en décembre 2016,  il a refusé de rencontrer ses dirigeants. À chaque fois, il se fait remplacer par son no. 2 qui est responsable de l’administration, mais lui aussi a failli à sa tâche.

Vous savez, sans doute, qu’il est question que le n°2 de la force policière soit le successeur du commissaire quand ce dernier prendra sa retraite. C’est une bonne nouvelle pour vous?

— Nous savons tous comment les commissaires de police sont nommés à Maurice, dans les coulisses du pouvoir. Si ceux qui décident choisissent le n°2 actuel comme futur commissaire, ils vont faire une terrible erreur et auront à la payer. L’actuel n°2 de la force n’a pas les qualités pour cela. Il est entré dans la police comme un ingénieur automobile à la SMF. Il ne connaît pas les rouages de la force.

Il faut absolument qu’un commissaire ait débuté au bas de l’échelle et travaillé sur le terrain?

— La connaissance du travail sur le terrain est essentielle pour diriger la police. Il faut avoir travaillé dans une station, être monté en grade au fur et à mesure pour comprendre comment fonctionne la police et quelles sont les aspirations des policiers. Sinon, on passe à côté des problèmes de la police et on dépense son énergie à organiser des anniversaires! Si le commissaire assumait ses responsabilités en recevant les représentants syndicaux, beaucoup de choses pourraient être reglées à la satisfaction des policiers. Mais le commissaire s’est enfermé dans sa tour d’ivoire ou passe sa vie en mission à l’étranger. Si l’actuel commissaire de police continue sur sa lancée, il quittera la force la tête baissée, mais s’il change d’attitude, accepte de discuter des vrais problèmes pour trouver les solutions nécessaires avec le syndicat, il partira la tête haute. Je fais un appel au commissaire pour qu’il change d’attitude vis-à-vis des représentants de l’unique syndicat de la force policière, les autres syndicats ayant disparu.

Vous dites que le commissaire fait mal son travail, mais pourtant, le gouvernement le maintient en poste. Celui-ci est, donc, satisfait de la manière dont il gère la force policière…

— Ce qui donne au commissaire le sentiment qu’il peut faire ce qu’il veut, qu’il a des protections occultes, qu’il est intouchable. Depuis janvier dernier, une catégorie de policiers devaient recevoir une performance bonus, selon les règlements du PRB. Nous sommes au milieu du mois de septembre, ce bonus n’a pas été payé et nous devons écrire au Premier ministre pour faire activer les choses. Mais cette protection du commissaire de police, le gouvernement risque de la payer aux prochaines élections, et cash! Je ne fais pas de politique mais je dis qu’aux dernières élections, les policiers et leurs familles ont rejeté le régime de Ramgoolam à cause des mauvais traitements qu’ils avaient subis. Aux prochaines élections, les policiers et leurs familles pourraient profiter de l’occasion pour exprimer leur colère pour la manière dont ils sont traités. Les policiers sont actuellement frustrés, n’ont pas les allocations qui leur sont dûs, n’ont pas les équipements auxquels ils ont droit et continuent à subir des transferts punitifs sans que le commissaire de police ne trouve le temps de dialoguer avec leur syndicat. Il faut que le gouvernement se dise qu’il était important de permettre aux policiers de se syndiquer, mais que cela ne suffit pas: il faut que leurs représentants puissent aller défendre leurs droits et exposer leurs problèmes dans le dialogue.

Il suffirait que le commissaire de police accepte de recevoir le président de la POSU pour que tous les problèmes de la police soient réglés?

— Beaucoup de choses pourraient être réglées dans le cadre d’un dialogue entre le commissaire et les représentants du syndicat. En plus, tout le crédit du dialogue et des décisions prises pour améliorer les conditions de travail des policiers seraient à son crédit. Il doit quitter sa tour d’ivoire et écouter ce que les policiers ont à lui dire à travers leur syndicat.

Que pensez-vous du fait que deux ACP aient écrit des lettres pour que leurs droits ne soient pas lésés quand il faudra nommer le prochain DCP…

— Ces ACP ont écrit cette lettre parce qu’il y a déjà eu un précédent dans le passé. En effet, l’actuel DCP – celui qu’on veut nommer au n°1 – est passé sur la tête de sept de ses seniors. Il est sorti de la 7e place à la 2e. Les deux ACP ont eu des informations selon lesquelles quelqu’un pourrait passer sur leur tête, ce qui les a obligés à réagir. Si des hauts gradés pensent pouvoir être victimes de discrimination et d’injustice lors d’un exercice de promotion, demandez-vous quel est le sentiment qui doit régner dans l’ensemble de la force dont le moral a été remonté par le commissaire !

Quelle est la solution pour régler les nombreux problèmes de la police ?

— Il faut que celui qui occupe le poste de commissaire se rende compte d’une chose fondamentale: ce n’est pas lui qui est maltraité, insulté, parfois battu sur le terrain. Ce n’est pas lui qui travaille sous le soleil ou la pluie pour assurer la sécurité des citoyens de ce pays. Ce n’est pas lui qui fait le travail ingrat, le travail sale. Il faut motiver les policiers pour qu’ils fassent leur travail en reconnaissant ce qu’ils font, en leur donnant à temps leurs allocations, leurs promotions, leurs uniformes, leurs équipements, et leurs congés. Mais actuellement, les policiers n’ont pas le sentiment que leur travail est apprécié par leur commissaire. Il y a, donc, une énorme frustration et un énorme découragement au sein de la force policière dont le moral est au plus bas.

Pour vous, le commissaire actuel ne prend pas ses responsabilités et son second fait la même chose. Selon vous, qui devrait être le prochain chef des Casernes centrales?

— Un homme qui a une expérience du terrain, qui a les pieds sur terre, qui comprend les problèmes et les souffrances des policiers, qui ne se laissera pas influencer par des interventions occultes et agira comme il faut pour le bien du pays et de la force.

Autant dire un oiseau rare qui n’existe pas! Essayez de vous mettre un instant dans la peau du commissaire de police. Est-ce qu’après avoir lu cette interview, remplie de critiques à son égard par le président de la POTU, vous auriez envie de recevoir son président?

— Qui a créé cette situation d’affrontement, le président du syndicat ou le commissaire de police? Qui refuse le dialogue et les réunions avec les représentants élus des policiers? La responsabilité de faire fonctionner la force policière ne relève pas du syndicat mais du commissaire de police. C’est le commissaire qui a le pouvoir, l’autorité de prendre les décisions nécessaires qui sont exécutées par ses officiers. Tout ce que nous demandons, c’est que les policiers soient bien traités, bien équipés, et bénéficient de bonnes conditions pour qu’ils puissent faire leur travail, c’est tout. Je vais vous faire une confidence: quand Mario Nobin a été nommé commissaire, j’ai été un des premiers à le féliciter parce que, avec beaucoup de policiers, je pensais qu’il allait être un bon chef de la police. Avec le recul, je dis que M. Nobin a failli dans la gestion de la force policière. Mais il n’est pas trop tard, il lui reste encore quelques mois pour qu’il change de manière de faire, de se mette à l’écoute des policiers et commence à régler les problèmes. La POSU est disposée à l’aider à quitter la police la tête haute. La balle est désormais dans le camp du commissaire.

Actualisons cette interview avec la dernière question suivante : quelle est votre réaction au fait que la maison d’un caporal, qui avait procédé à une arrestation, dans le cadre d’un rallye illégal, a été lapidée ?

— Je suis définitivement écœuré et scandalisé, comme l’a été la population entière, par cet acte de barbarie, surtout venant de jeunes. Le caporal ne faisait que son devoir, en empêchant la tenue d’un rallye illégal, qui aurait pu mal tourner, à Goodlands. Ces jeunes l’ont hué, ont craché sur lui et ensuite un de leurs l’a agressé. Pire, le soir même de l’arrestation d’un de ces jeunes, ses acolytes se rendent chez le policier et saccagent sa maison et sa voiture, en traumatisant sa famille, qui n’y était pourtant pour rien. C’est quelque chose qu’on ne doit pas tolérer. Heureusement que nos collègues ont réagi très vite et ont procédé à l’arrestation de ce gang. Par ailleurs, la POSU n’est pas restée insensible au sort de ce caporal et, à travers un bienfaiteur que nous avons contacté, la maison a été réparée. Nous entamons actuellement une collecte entre collègues pour subvenir aux frais de sa voiture. Le syndicat demande la révision des lois pour sanctionner les agressions sur les policiers par des peines plus sévères, pour envoyer un signal très fort à tous ceux qui agressent nos policiers.