Fabiola a 23 ans. Fille unique d’une fratrie de cinq enfants, elle est devenue en quelque sorte une mère de substitution pour ses quatre frères depuis qu’elle a 15 ans et demi. Ayant perdu sa mère prématurément, la vie a fait que Fabiola n’a pas eu de choix d’assumer des responsabilités qui ne devraient normalement pas incomber à une adolescente. Devenue appui pour son père et mère de substitution pour ses frères, Fabiola n’a pas connu l’insouciance de l’adolescence. Aujourd’hui, la jeune femme accepte son nouveau rôle et ses nouvelles responsabilités et prend les choses du bon côté. Elle croque la vie à belles dents et gère sa vie professionnelle et sa vie familiale avec maturité.
Si son nouveau rôle lui a été attribué un peu malgré elle, Fabiola ne s’en est pas aperçue immédiatement: “Lorsque ma mère nous a quittés, je ne me suis pas vraiment rendu compte que je jouais le rôle de l’adulte, voire de la mère, parce que je jouais déjà ce rôle même quand elle était encore là. C’était moi qui veillais sur mes frères, surtout le dernier, en son absence. C’était plus une continuité, je dirais.” En effet, atteinte d’un cancer, la mère de Fabiola comptait beaucoup sur cette dernière pour s’occuper de la maison et de la famille. Et la perte de sa maman a accentué sa lourde tâche. “J’ai senti une grosse responsabilité sur mes épaules. Désormais, ce serait la “mère” et c’était plus dur, du fait que je suis la seule fille à la maison. Donc, même si des fois j’étais fatiguée de tout, je ne devais pas le montrer et je ne devais surtout pas abandonner”, confie-t-elle. Elle devenait le pilier de sa famille: “C’était moi la motivation de mon père pour continuer et le guide pour mes frères.
Elle reconnaît, aujourd’hui, que le fait d’avoir perdu sa mère lui a mis face à des responsabilités qui n’étaient pas les siennes et qu’il fallait du courage pour surmonter la douleur de la perte afin de pouvoir redynamiser la famille qui comptait sur elle. “J’avais de nouvelles responsabilités qui sont celles d’une mère. C’était sur moi que mon père s’appuyait et il comptait sur moi pour le soutenir. Du jour au lendemain, je passais du rôle d’ado à celui d’adulte. Ce n’était pas évident. Il y avait des jours où j’avais envie de tout abandonner.”Si Fabiola n’a pas vécu une adolescence comme ceux de son âge, elle jette un regard positif sur l’expérience que la vie lui a imposée. “J’avais peu d’amis, mais cela m’arrivait d’être un peu plus mûre qu’eux et d’être un peu plus responsable. À l’école, je devais étudier et une fois à la maison, je devais préparer le dîner, m’occuper de mon petit frère, car mon père travaillait aussi. Ce n’était pas facile et il a fallu être très forte moralement pour y arriver. Mais, c’est aussi cela qui m’a fait mûrir beaucoup plus vite que les autres jeunes de mon âge. J’étais une adulte dans un corps d’ado. Mais aujourd’hui, avec du recul, je me dis que cela m’a permis de gérer des situations difficiles. Je ne réagis pas avec impulsion, et surtout, j’ai du vécu et de l’expérience en tant que maman. Ce qui me permettra à l’avenir, si j’ai des enfants, de bien m’occuper d’eux et de les guider sur le bon chemin.”
Un grand nombre d’enfants et d’adolescents s’occupent d’une manière ou d’une autre des membres de leur famille au cours de leur enfance, mais certains assument un rôle et des responsabilités d’adulte qui dépassent ce que l’on estime acceptable compte tenu de leur développement – un phénomène connu sous le nom de “parentalisation”. 
La parentalisation
La parentalisation est généralement comprise comme un modèle d’interaction dans des familles au sein desquelles des enfants ou des adolescents se voient confier des rôles et des responsabilités qui sont normalement considérés comme ceux d’adultes, mais auxquels les parents ont renoncé. Les enfants parentalisés doivent alors remplir des rôles de soignants, qui les contraignent, par exemple, à prendre soin de soeurs ou de frères plus jeunes et à leur apporter réconfort, conseils ou protection. Certains chercheurs font des distinctions entre différents types de parentalisation. Par exemple, on a parfois employé le terme “parentalisation instrumentale” en référence aux enfants qui assument une quantité excessive de tâches instrumentales, telles que les corvées ménagères et la préparation des repas. La parentalisation affective implique pour sa part de veiller aux besoins affectifs de la fratrie ou de jouer le rôle de soldat de la paix au sein de la famille. De ce fait, la parentalisation est par essence un phénomène par lequel l’enfant ou l’adolescent assume des rôles d’adulte au sein du ménage, pour compenser le fait que, pour une raison ou pour une autre, son père ou sa mère n’est “pas disponible”, voire ni l’un ni l’autre.
Être le parent de ses parents
Véronique Wan Hok Chee, psychologue, dit rencontrer souvent des cas où l’enfant devient le parent de ses parents à Maurice. Elle explique que “ce processus amène un enfant ou un adolescent à prendre des responsabilités plus importantes que ne le voudraient son âge et sa maturation: il fait des efforts pour assurer le bien-être de ses parents et de ses frères et soeurs plus jeunes et pallier leurs insuffisances. Ce processus peut être transgénérationel. Il arrive que les grands-parents sont décédés prématurément ou étaient défaillants, si bien que leurs enfants devenus parents à leur tour ne peuvent assumer leur rôle. Ils recherchent inconsciemment dans leurs propres enfants la prise en charge la protection qui leur fait défaut.” Pour la psychologue, le processus apparaît selon la précocité de l’enfant, généralement vers 9-10 ans. “L’enfant parentalisé paraît comme quelqu’un de très renfermé, il peut même être physiquement précoce. Dans bien des cas, l’enfant se voit contraint à stopper sa scolarité et travaille pour soigner sa famille. Cela demande beaucoup de sacrifices à l’enfant.”
Selon la psychologue, il existe plusieurs raisons qui engendrent la parentalisation d’un enfant ou d’adolescent. Un enfant ou un adolescent se retrouve dans la peau de l’adulte-parent lorsqu’un des parents est souvent en déplacement professionnel ou abandonne le toit, suite à un décès ou une incarcération, ou un des parents est handicapé (ou les deux), ou encore s’il s’agit de parents alcooliques, toxicomanes, prostitués. “Certains parents manquent de ressources d’ordre psychologique et ne peuvent assumer leur rôle. Il y en a aussiv qui sont atteints de problèmes d’ordre psychosocial. Dans d’autres situations extrêmes, l’on peut voir des parents qui ne s’identifient eux-mêmes pas à leurs rôles en tant que parents. Ce ne sont alors que des géniteurs.”Véronique Wan Hok Chee explique qu’avec une absence physique ou émotionnelle de la part des parents, un enfant est ainsi projeté dans une vie d’adulte et dans une maturité affective et émotionnelle.
La parentalisation engendre certaines répercussions: s’ensuit une certaine culpabilité envers les parents car, à un moment donné, il y a une prise de conscience où l’enfant reproche au(x) parent(s) de ne pas avoir su donner l’amour et l’attention attendus. Une crise existentielle peut souvent accompagner le processus de parentalisation. Véronique Wan Hok Chee soutient qu’”il est important pour l’enfant parentalisés d’avoir un genre de soupape, un espace où il peut se libérer et raconter ce qu’il vit et un soutien psychologique. Il ne doit pas être livré à lui-même et vivre en silence sa souffrance, souffrance qui découle de son incapacité à vivre son adolescence et d’avoir l’amour et la reconnaissance de ses parents”.Néanmoins, elle affirme que “l’expérience de la parentalisation peut être une bonne chose. En effet, l’enfant apprend à prendre des responsabilités et à se débrouiller seul”. Le tout est de trouver un bon équilibre entre le rôle d’enfant et les responsabilités d’adultes.