DR FRANÇOIS MG SARAH

Pour la douzième fois depuis 1967 et l’accession à l’indépendance du pays, dans le cadre des élections générales, les Mauriciens sont appelés aux urnes aujourd’hui. Le temps d’un jour, d’une heure, d’un bref moment dans l’isoloir, il leur est demandé d’exercer l’acte constitutionnel par lequel ils se choisissent non seulement des représentants mais aussi des gouvernants. La gravité de l’exercice de ce choix nous met en présence à la fois de la dignité de ceux qui l’exercent, de ceux qui vont être élus, et des conseils qui doivent y entrer. Alors que les acclamations partisanes précèdent et suivent le moment du choix, et plus tard, se mêleront aux défilés de la victoire, le citoyen se retrouve seul avec sa conscience dans le silence de l’isoloir. Cette conscience a pu être réduite à une funeste léthargie par des promesses et des cadeaux, ou a-t-on pu l’induire dans un état de demi-conscience où on lui a présenté un intérêt factionnel subtilement paré de la toge candide de l’intérêt public. Ou encore, dans le meilleur des cas, la conscience est en possession de la rationalité et des impératifs de la solidarité nationale, à la lumière de l’intérêt général.

Avant de nous pencher sur la question de savoir quels sont les conseils qui doivent entrer dans le choix des citoyens, nous devons d’abord dégager la signification et la portée de l’exercice du suffrage. Sous le régime représentatif qui est le nôtre, le peuple n’exerce pas directement les pouvoirs de l’état – il se choisit des représentants qui les exercent à sa place. Ces derniers, réunis dans l’Assemblée nationale, exercent (avec le président) le pouvoir législatif. Le gouvernement, issu du parti ayant remporté une majorité de sièges, exerce le pouvoir exécutif sous la direction du Premier ministre.

L’application du principe majoritaire n’a d’autre but que la désignation sans équivoque d’un parti pouvant former le gouvernement et, ainsi, d’assurer la continuité politique du pouvoir. C’est bien l’action gouvernementale, dirigée par le Premier ministre, qui manifeste, au plus haut degré, l’existence politique de la nation. Autrement dit, le processus représentatif est ce qui rend possible la personnification de l’État tant au niveau symbolique (le président) qu’au niveau de l’action concrète du pouvoir dans le gouvernement. Cette personnification est ce qui permet aux citoyens de situer la responsabilité politique dans l’action d’agents identifiables et de leur demander des comptes.

En même temps que cette forme politique agit sur la substance de la nation, elle doit être ordonnée à la fin générale qui correspond aux besoins naturels et nécessaires de la société nationale dans son ensemble. En exerçant le droit de vote, le citoyen veillera donc à choisir, selon les délibérations de sa conscience informée, les candidats dont les programmes politiques sont les plus conformes aux exigences de cette fin générale, qui n’est autre que le bien commun de la nation. On pourrait résumer ce bien à quelques éléments ou critères – la stabilité du gouvernement, l’ordre et la paix, l’administration responsable des ressources nécessaires communes, la protection de la famille et de la propriété privée, la sécurité de l’emploi (s’appuyant sur la préférence nationale), et la protection des plus faibles.

Le citoyen doit user de discernement pour s’assurer de la viabilité des promesses électorales à l’aune des prévisions à long terme et des impératifs actuels. Les promesses outrancières dissimulent à peine une volonté de pouvoir dont l’aboutissement ne peut être que l’abus de l’État à des fins privées et le pillage de la caisse publique. Tout bien qui arrive à en sortir n’est que par effet collatéral et dérivé, demeurant à la merci du prince, et ne durant que le temps d’un mandat. On me rétorquera qu’un bien dérivé, par les temps qui courent, vaut mieux que l’absence de tout bien. J’y réponds que le propre du bien est de fonder la stabilité tant dans les habitudes humaines que dans les choses, et qu’un bien passager et précaire, sans enracinement social, ne peut répondre aux critères de l’intérêt général.

Penser le bien commun et essayer d’agir en conséquence demande que l’on maintienne une vision réaliste de la situation sociale et économique du pays, en ayant conscience que la politique, en elle-même, n’est pas apte à résoudre tous les problèmes humains. Dans un pays comme le nôtre, où la politique demeure largement l’apanage d’un folklore clientéliste désuet, où la précarité sociale et les endettements tant privés que publics ne font que s’accroître dans une certaine indifférence, force est d’admettre qu’une vision réaliste de l’économie nationale n’a que très peu d’attrait, ou, pour dire les choses franchement, qu’elle ne recèle guère ou peu de capital politique. La surenchère électorale, après tout, repose sur l’occultation ou la distorsion des problèmes réels et la proposition de solutions fabuleuses.

Ce dont il est question, pour en revenir à notre point initial, c’est le réveil de la conscience citoyenne, qui est inséparable de la vertu civique. Le citoyen, nous le répétons, est en droit de s’informer et de se poser des questions, et même plus, de poser ces questions à ceux qui prétendent le représenter. Il faudrait, bien sûr, revoir le fonctionnement des partis politiques et l’organisation des élections pour permettre aux citoyens de confronter et d’interroger directement les prétendants au suffrage populaire.

S’interroger sans cesse…

Le citoyen est en droit de s’interroger sur la dette publique qui représente environ 63% du PIB alors que la croissance stagne entre 3 et 4% depuis 2016.

Le citoyen est en droit de s’interroger, sur fond de crise internationale, sur l’avenir des secteurs traditionnels qui emploient toujours un pourcentage considérable de la main-d’œuvre nationale – l’industrie cannière, le textile, les infrastructures publiques, le tourisme, etc.

Le citoyen est en droit de s’interroger quant à son pouvoir d’achat en fonction de la stagnation des salaires et de la politique inflationniste.

Le citoyen est en droit de s’interroger sur la capacité de l’éducation nationale à former de nouveaux citoyens capables de répondre au besoin national d’un salariat et d’un entrepreneuriat dynamiques en vue de contribuer efficacement à la croissance et la productivité.

Le citoyen est en droit de s’interroger sur la protection sociale des plus faibles et vulnérables, sur l’amélioration de la qualité des services publics, et sur la viabilité de l’administration actuelle de l’état providence.

Le citoyen est en droit de s’interroger sur la conformité à l’intérêt national des accords passés avec des nations étrangères au sujet des avantages commerciaux et des concessions territoriales qu’on leur a donnés.

La liste de telles interrogations ne peut que se rallonger. L’intérêt général et le bien commun dépassent indubitablement le cadre des convictions partisanes, des programmes politiques, et demandent au citoyen de voter selon sa conscience informée. Il se peut qu’il ne trouve pas de parti qui réponde exactement aux critères du bien commun. Et que l’antipathie profonde que suscite en lui la personnalité des dirigeants politiques l’incite à s’abstenir de voter. Le déficit d’une partie de la classe politique en vertu civique ne justifie pas l’abstention. Dans ce sens, nous ne pouvons qu’exhorter le citoyen à faire l’effort de voter utilement ou tactiquement, suivant le conseil de Stendhal : « … Le courage consiste à savoir choisir le moindre mal, si affreux qu’il soit encore. »