ZYGOTO

Assis à l’ombre d’un cocotier, dans son campement pieds dans l’eau, après avoir posté un selfie, qui lui vaut un nombre fou de “likes”, le bourgeois « Che Guevara » rumine une réflexion profonde sur la société mauricienne.

Il voit la corruption et la médiocrité partout, des politiques qui sont prêts à tout pour accaparer le pouvoir, un peuple docile qui se laisse dominer. Le bourgeois « Che Guevara » a des rêves de révolution. Il se voit à la tête d’une nouvelle génération de jeunes, dynamiques, intégrés, passionnés, qui construiront cette île Maurice de lendemain. Il faut en finir avec les lourdeurs du passé, il faut inventer un autre pays. Mais le bourgeois « Che Guevara » aime bien sa vie bourgeoise. On peut le comprendre. Les privilèges sont nombreux. Il a été éduqué dans les meilleures universités, il côtoie l’élite du pays, il voyage régulièrement, il est intégré à des réseaux de pouvoir qui lui ouvrent toutes les portes. Il se trouve même des journalistes pour faire un portrait élogieux sinon servile de sa personne. Mais résonne en lui, souvent, un rêve d’engagement, de métamorphose. Si sa sensibilité est de gauche, elle est souvent radicale.

Il est parfois à l’extrême de l’extrême gauche mais dans le confort de ses pantoufles. Il ne perçoit pas la contradiction fondamentale dans sa démarche. Il est intégré dans ces structures de pouvoir oligarchiques et capitalistes sur lesquelles repose le système qu’il dénonce. Ce qui fait que son combat est souvent identitaire, toujours prêt à relever l’oppression sous toutes ses formes, même les plus puériles. Mais il est incapable d’interroger les structures de la domination, car il en profite justement. Le champ de combat du bourgeois « Che Guevara » est non pas les usines, où souffrent les masses laborieuses, mais les réseaux sociaux. Il annonce ses pensées profondes, ses critiques de la société mauricienne que ses fans nombreux (qui l’adorent pour son physique ou pour son intelligence, on est en droit de se poser la question) applaudissent avec vigueur. À coups de “like”, de “love” et de “whoa”, il fait sa révolution. Il en est fier.

Il est courageux. Il est sans doute extraordinaire. Il se voit bien député un jour, et pourquoi pas ministre et même président de la République. Mais sa critique est évidemment de surface. Il ne veut surtout pas sacrifier ses privilèges sur l’autel de son engagement. Cesser d’être populaire sur les réseaux sociaux ? L’horreur ! Cesser de fréquenter ses amis bourgeois, cool, spirituels mais pas religieux ? La catastrophe. Cesser surtout de contempler la mer crépusculaire dans son campement pieds dans l’eau ? Autant mourir. Certains se réfugient dans la nostalgie de l’engagement. Ils se disent qu’ils sont incompris, trop grandioses pour cette île étroite.

D’autres perpétuent leur narcissisme pseudo-engagé sur les réseaux sociaux. D’autres encore se lancent en politique, se mettant au service des corrompus du jour. Le bourgeois « Che Guevara » rêve d’authenticité mais il est tout sauf authentique. Il est une posture pour les autres et sans doute pour lui-même, posture qui sert à masquer l’essentiel, la vacuité de son être.