« Les gens, qui ont déjà eu le virus, sont protégés contre une nouvelle infection, sauf s’il y a une mutation du virus »

« On estime qu’il faut que 50 à 65 % de la population soient infectés et immunisés pour mettre fin à la pandémie »

« Dans un premier temps, les grands rassemblements devraient être limités malgré le déconfinement »

« Cette minorité de gens qui ne respectent pas les consignes, peut anéantir tous les efforts des autorités et mettre en péril toute la population. La police devrait appliquer la politique de zéro tolérance en ce qui concerne le non-respect des distances »

 

« Si tout le monde porte un masque, la transmission du virus s’arrêtera, ce qui contribuera à mettre fin à l’épidémie », tel est l’avis du Dr Gérard Lan Cheong Wah, spécialiste en médecine interne, diplômé de France. Se basant sur l’efficacité prouvée de ce geste barrière dans des pays asiatiques notamment, il juge ainsi qu’il devrait être rendu obligatoire à Maurice. Dans cette interview, il aborde les stratégies autour du déconfinement parmi lesquelles un dépistage massif et un laissez-passer aux personnes qui n’ont pas le virus ou qui sont immunisées. Il estime ainsi que ce serait « une erreur capitale de rouvrir nos frontières tout de suite après la fin du couvre-feu ». Quant au confinement, lui-même, il ne faudrait pas, selon le médecin, l’enlever trop tôt. « On ne peut envisager un déconfinement que quand on aura largement dépassé le pic de l’épidémie à Maurice et si les services hospitaliers, en particulier les services de soins intensifs (ICU), ne sont pas débordés », dit-il. Il prévient que si le déconfinement n’est pas fait de manière précautionneuse, « on risque une deuxième vague de l’épidémie et le confinement n’aura servi à rien ».

La fin du couvre-feu a été annoncée pour le 15 avril. Pensez-vous que le pays soit prêt pour la reprise des activités économiques et touristiques, du travail et des écoles de manière normale à cette date ? Quelles sont vos craintes autour de ce déconfinement ?

Le gouvernement a décidé d’instaurer un couvre-feu jusqu’au 15 avril mais personne ne peut dire actuellement s’il faudra ou non le prolonger au-delà de cette date. La décision pourra être prise quelques jours avant le 15 en fonction de l’évolution de l’épidémie. On ne peut envisager un déconfinement que quand on aura largement dépassé le pic de l’épidémie à Maurice et si les services hospitaliers, en particulier les services de soins intensifs (ICU), ne sont pas débordés. Les gens qui ont déjà eu le virus sont protégés contre une nouvelle infection, sauf s’il y a une mutation (modification) du virus. On estime qu’il faut que 50 à 65% de la population soient infectés et immunisés pour mettre fin à la pandémie. Si le déconfinement n’est pas fait correctement, on risque d’avoir une deuxième vague de l’épidémie et le confinement n’aura servi à rien.

Quelles sont les stratégies à mettre en place par les autorités pour éviter au maximum des contaminations ? Un déconfinement de la population entière serait-il prudent ? Faudrait-il un déconfinement par groupe d’âge ou alors des tests pour savoir qui sont infectés ?

Certaines mesures qui permettent de diminuer la transmission du virus ont déjà été mises en place par les autorités : confinement, distanciation sociale, lavage des mains, fermeture des frontières, mise en quarantaine des personnes venant de l’étranger, ‘contact tracing’ et l’isolation des malades. Il faudrait rajouter à cela le port de masque obligatoire pour tout le monde pour éviter la transmission du virus. Cette mesure a fait la preuve de son efficacité dans certains pays, notamment asiatiques.

Le déconfinement pourra se faire de deux façons. La meilleure à mon sens consiste à faire un dépistage massif et délivrer un laissez-passer aux personnes qui n’ont pas le virus ou qui sont immunisées (qui ont eu le virus mais qui sont guéries), ce qui leur permettra de circuler librement. Ceux qui sont testés positifs pour le virus sont mis en quarantaine. C’est la stratégie qui a fait ses preuves en Asie. La France veut d’ailleurs adopter la même et envisage de faire 50 000 tests de dépistage par jour dans un premier temps, puis 100 000 par jour. L’idéal serait de compléter ces mesures par le suivi des patients et de la population en général à l’aide d’une application sur leurs portables pour connaître leur déplacement (géolocalisation) pour savoir si les gens respectent la distanciation sociale et savoir avec qui ils ont eu des contacts. Cependant, cette dernière mesure implique une intrusion dans la vie privée des gens et risque de ne pas être acceptée par la population. Il faut savoir que cette mesure est bien acceptée en Chine et en Corée du Sud à cause du système politique mais également à cause de la discipline de ces populations. Cependant, des pays occidentaux, tels que l’Allemagne et La France, envisagent également cette mesure, ayant constaté son efficacité en Asie. Si cette stratégie ne peut être mise en œuvre, on peut procéder d’une autre façon mais elle pourrait être moins efficace : déconfiner les gens selon leur groupe d’âge et leur état de santé, c’est-à-dire déconfiner dans un premier temps les jeunes qui n’ont pas d’autres maladies et les patients guéris de leur infection, et en dernier les personnes âgées avec comorbidités (maladies associées, telles que diabète, hypertension artérielle, cancer, Sida, et autres états d’immunodépression). Le déconfinement pourra être également régional en déconfinant certaines régions, où la maladie est sous contrôle mais cela nécessitera une restriction de mouvement d’une région à une autre pour ne pas importer le virus de régions toujours infectées. Ceci a été mis en place avec succès en Chine. Dans un premier temps, les grands rassemblements devraient être limités malgré le déconfinement. Les salles de spectacle, les réunions sportives, les restaurants et les rassemblements religieux devraient être interdits au début. Le télétravail de son domicile devrait être encouragé autant que possible. Les solutions hydroalcooliques devraient être disponibles gratuitement dans les lieux publics, tels que les supermarchés, les transports en commun, les lieux de travail, etc, en maintenant bien sûr les mesures barrières (distanciation sociale, masques, lavage des mains …)

Qu’en est-il de la possibilité qu’il puisse y avoir de faux négatifs avec le dépistage?

On peut avoir de faux négatifs sur les prélèvements faits au niveau du nasopharynx, parfois liés à un prélèvement mal fait. C’est pourquoi certaines équipes font un prélèvement au travers de deux narines et il faut savoir répéter le test en cas de doute. La technique utilisée est également importante. Actuellement la technique de référence utilise le PCR (polymerase chain reaction) qui donne des résultats fiables si le prélèvement est bien fait. Une deuxième technique consiste à faire une sérologie, c’est-à-dire une recherche d’anticorps contre le Covid-19 dans le sang du patient. Cette méthode permet de dépister également des patients qui ont eu la maladie mais qui sont déjà guéris et n’ont donc plus le virus. Cette technique a une importance épidémiologique car elle permet de déterminer le nombre de personnes qui ont été infectées, même si le test est fait après leur guérison.

Qu’en est-il des transports en commun lorsque le pays sera déconfiné ?

La distanciation sociale me semble difficile dans les transports en commun. Une façon de diminuer la transmission du virus dans ce cadre, serait le port obligatoire du masque pour tout le monde, la distribution gratuite de solution hydroalcoolique à tous les passagers avant d’entrer dans le véhicule et la désinfection pluri-quotidienne des gares, stations de métro, arrêts de bus et des véhicules. Malgré tout cela, il y aura toujours un risque et c’est pourquoi les déplacements devraient être réduits au maximum, en encourageant le télétravail et les livraisons à domicile des denrées de base.

La réouverture des supermarchés peut être vue comme un déconfinement à échelle réduite. Vos observations suite à cette réouverture qui a parfois vu un flagrant non-respect du ‘social distancing’, voire un entassement de personnes…

J’ai été choqué de voir les foules devant les supermarchés sans masque et sans respect des distances malgré les explications claires des autorités. Heureusement, les choses semblent s’améliorer. Il faut savoir que cette minorité de gens qui ne respectent pas les consignes peut anéantir tous les efforts des autorités et mettre en péril toute la population. À mon sens, la police devrait appliquer la politique de zéro tolérance en ce qui concerne le non-respect des distances et du couvre-feu. Pour éviter les risques de contamination, les supermarchés devraient mettre en vente différents lots déjà préparés avec des denrées de base. Le client passe sans descendre de sa voiture, paie par la monnaie électronique, donc sans contact avec le préposé qui dépose lui-même le sac préparé d’avance, dans le coffre de la voiture. De cette façon, le client ne touche pas les caddies et les articles exposés qui ont été touchés par plusieurs personnes avant lui. Il ne touche pas non plus la monnaie rendue par la caissière et il n’y a aussi pas de contact avec les autres clients.

N’y a-t-il pas un risque d’explosion de l’épidémie à la fin du couvre-feu, deux semaines après la réouverture des supermarchés ?

Il faudra attendre 2 à 4 semaines après la réouverture des supermarchés pour voir si on assiste à une flambée de cas positifs. Ce sera un bon moyen de juger des conséquences de cette mesure.

Au début de la pandémie, plusieurs médecins, même à l’étranger faisaient valoir qu’il ne servait à rien à la population de porter un masque. Le Covid-19 étant nouveau, même aux spécialistes, ces derniers semblent changer de position. L’Académie française de Médecine en France juge même depuis peu que cela devrait être obligatoire pour les sorties pendant et après le déconfinement. Pensez-vous que le port du masque peut limiter la propagation de l’épidémie ?

Il faut savoir qu’il y a en gros deux types de masques. Les masques FFP2, N 95, FFP3 et N 98 protègent celui qui porte le masque de la maladie. Le masque dit chirurgical ne protège pas complètement celui qui le porte, mais l’empêche de transmettre le virus. Donc si tout le monde porte un masque, la transmission du virus s’arrêtera, ce qui contribuera à mettre fin à l’épidémie. Les experts en Asie pensent que le port du masque est un élément essentiel pour le contrôle de l’épidémie à condition qu’il soit porté par tout le monde. Cette stratégie semble être efficace dans des pays asiatiques qui ont pu contrôler l’épidémie, sans confinement mais avec l’obligation du port du masque.

L’été tirera bientôt à sa fin. Même si l’hiver n’est pas là, il n’empêche que nous noterons bientôt une chute de température le soir et le matin surtout. La grippe s’installera donc. Est-ce que cela amplifiera la crise sanitaire que l’on connaît déjà ?

La grippe posera trois problèmes. D’abord le personnel de santé, déjà très occupé par les cas de Covid-19, aura davantage de travail avec les patients grippés. Ensuite, la grippe, qui se manifeste par des symptômes similaires, peut rendre le travail des médecins plus compliqué pour différencier les deux virus. Dans certains cas, il faudra faire le test pour la grippe et le test pour le Covid-19 pour faire la différence. Il faut aussi savoir qu’une co-infection grippe et Covid-19 augmente le risque de complications. À ce propos, il est conseillé de se faire vacciner contre la grippe mais les gens, qui iront se faire vacciner, ne doivent pas oublier de respecter les mesures barrières.

Le vent favorise-t-il la propagation du virus ?

Quand un patient tousse ou éternue, le virus est projeté sur une distance d’environ un mètre et demi mais le vent peut propager le virus sur une plus grande distance, ce qui peut aggraver l’épidémie.

Au début de la pandémie, l’on disait les enfants et les jeunes moins vulnérables au Covid-19. Pourtant, à Maurice, il y a eu des cas d’enfants et de jeunes infectés et même le décès d’une jeune de 20 ans…

Sur le plan statistique, la grande majorité des patients et des complications concerne les personnes âgées. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de cas chez les jeunes. C’est pourquoi tout le monde doit prendre ses précautions. De plus, un jeune qui attrape le virus, pourra le transmettre à toute sa famille, y compris ses parents âgés qui sont plus à risque des formes graves de la maladie. Il a été constaté en France que les jeunes, qui ont présenté des formes graves de la maladie, avaient tous pris des anti-inflammatoires, d’où la consigne de ne pas en prendre en cas d’infection par le Covid-19.

La Chine a suscité l’admiration du monde de par la dextérité avec laquelle elle a su contrôler le Covid-19. Mais, à présent, elle redoute une nouvelle vague de contaminations. 600 000 Chinois viennent d’être placés en quarantaine. Cela montre qu’il faut être très prudents et devrait-on rouvrir nos frontières tout de suite après le couvre-feu ?

Ce serait une erreur capitale de rouvrir nos frontières tout de suite après le couvre-feu. Si nous enlevons le couvre-feu, cela voudra dire que nous aurons pu contrôler la maladie à Maurice mais ce ne sera pas le cas partout dans le monde. Donc rouvrir nos frontières trop tôt signifierait l’importation de nouveaux cas de l’étranger, ce qui anéantirait tout le travail fait depuis le début et le retour à la case départ avec une deuxième vague de l’épidémie.

Quelle est votre observation de la manière dont la Santé gère cette épidémie à Maurice ? En quoi pourrait-il y avoir des améliorations ?

Le ministère de la Santé fait du bon travail et on sent qu’il y a une motivation certaine pour vaincre le virus. Puisque vous me demandez comment on peut encore améliorer le travail, je pense qu’on doit demander l’aide de la police pour s’assurer que les gens respectent les mesures barrières de façon encore plus stricte. Le port du masque devrait être rendu obligatoire. On ne doit pas non plus enlever le confinement trop tôt.

Selon vos observations, quand notre pays pourra-t-il retourner à la normale ?

Le retour à la normale ne pourra se faire que progressivement. Quant à une date, cela dépendra de l’évolution de l’épidémie qui à son tour dépendra de l’attitude de la population. Celle-ci doit réaliser qu’elle est un acteur primordial dans ce combat contre le virus. N’oubliez pas que la seule façon de mettre fin à la pandémie est le confinement ou le respect des mesures barrières. C’est pourquoi je fais un appel à toute la population : respectez le confinement, pratiquez la distanciation sociale, lavez-vous les mains ou utilisez une solution hydro-alcoolique pour vous désinfecter les mains, portez un masque, respectez les quarantaines et suivez les consignes des autorités. Pour terminer, je voudrais m’inspirer de la campagne sur les déchets “To zete, to tase” pour dire ‘To sorti to tase’.