Cette voiture roule à l’alcool

Une voiture circule actuellement sur nos routes avec de l’alcool dans son moteur. Elle appartient à M. Max Maujean, administrateur de la O. K. Distillery, dont le propriétaire est Jean Allendy Harel. Un journaliste de Week-End a conduit cette voiture, une Fiat 128, vendredi, et il rapporte aux lecteurs, les conclusions qu’il tire de cette formidable expérience qui est, écrit-il notamment, « prometteuse pour le pays, d’un degré appréciable d’indépendance énergétique et d’économie sous forme de devise ».

Il a conduit la vatoire, vendredi après-midi, sur une route du Nord, menant de Beau-Plan à Solitude La voiture carbure avec de l’alcool et de l’essence, où l’alcool était dans une proportion de 20 %. Si MM. Jean Allendy Harel, Max Maujean et Gilbert Morvan, respectivement directeur propriétaire, administrateur et chef de fabrication de la O. K. Distillery assurent qu’un cinquième du combustible que brûlait la Fiat était un carburant à 100 % mauricien, produit par une entreprise à 100 % mauricienne, et fruit d’une remarquable technologie à 100 % mauricienne, elle aussi.

En effet, la Fiat 128 était nerveuse à souhait, répondant à la plus légère pression de l’accélérateur, ne s’essoufflant à aucun moment. Le moteur se mettait en marche dès le premier coup du démarreur et tournait parfaitement bien. Expérience concluante, prometteuse pour le pays, d’un degré appréciable d’indépendance énergétique et d’économie sous forme de devises (réduction de 20 % la note pétrolière se montant à Rs, 450 millions).

D’ailleurs, l’O. K. Distillery a offert au gouvernement sa longue expérience en technologie pour permettre au pays de passer à court terme (c’est possible immédiatement, si le gouvernement le veut) de l’essence pure au mélange alcool essence. La lettre fut envoyée à divers ministères en juillet, notamment ceux des Finances et de l’Agriculture, mais n’a fait l’objet d’une réponse que quatre mois après, pour dire laconiquement qu’une firme étrangère étudiait le projet .

Toutefois, il y a six mois maintenant que Max Maujean utilise de l’éthanol pour faire tourner le moteur de sa Fiat et aucune loi ne peut l’en empêcher. Sur le plan mécanique, la solution de l’éthanol ne présente aucun problème. Les seules questions à régler sont d’ordre économique (coûts comparatifs avec de l’essence importée, baisse de revenus pour l’État sur la taxe douanière frappant les importations d’essence, mais économie substantielle en devises, prix de la mélasse, etc.) Quant à la distribution, il faudrait que les stations-service s’équipent de réservoirs séparés pour l’alcool.

Deux genres d’alcool

Voyons d’abord l’aspect technique de la question. On peut utiliser l’alcool éthylique, ou éthanol, à 95 % degrés Gay-Lussac, qui contient un peu d’eau, ou l’alcool anhydre (c’est-à-dire qui ne contient pas d’eau) à 99.8 degrés. Max Maujean fait marcher sa voiture avec un mélange d’essence et d’alcool éthylique à 96.5 degrés. Tant que la température ne descend pas au-dessous d’une marge de 8 – 12 degrés centigrades, affirme Max Maujean, ce mélange est stable et brûle parfaitement bien. En cas de chute de température, le mélange peut devenir instable en raison de la présence de l’eau dans l’alcool, ce qui fait alors, le combustible ne brûlerait pas bien.

Les températures en dessous de 8 – 12 degrés étant exceptionnels à Maurice, cette solution ne présente pas de problème. D’autant qu’elle ne nécessite aucun réglage spécial du moteur. À signaler que l’essence utilisée est ordinaire, l’alcool ajouté se chargeant, en quelque sorte, de la transformer en’super’(l’essence’super’contient un additif qui augmente son indice d’octane pour une meilleure combustion, mais cet additif n’est pas nécessaire, vu que l’alcool lui-même augmente jusqu’au niveau requis l’indice d’octane de l’essence ordinaire lorsqu’il y est ajouté).

De l’alcool éthylique aussi

Jean Allendy Harel nous explique : « Pendant la guerre, nous avons produit de l’alcool éthylique à 95, 5 degrés pour faire du carburant, terme qui désignait un mélange alcool essence où l’alcool y entrait à 80 %. Il fallait alors régler les moteurs. J’avais une Vauxall de 14 chevaux qui a roulé avec ce mélange. Elle marchait parfaitement bien, mais la consommation avait augmenté de 20 %. Il faut le dire franchement. Il convient aussi de préciser qu’avec un tel mélange, les trois conditions suivantes doivent être remplies : (1) aléser de 10 % les gicleurs pour admettre plus de carburant (2) augmenter l’avance à l’allumage, et (3) réduire l’admission d’air ». Mais avec ce mélange où l’alcool éthylique ne représente que 20 %, la consommation est sensiblement la même qu’avec l’essence pure, nous rassure Max Maujean.

La deuxième possibilité est l’utilisation de l’alcool anhydre à 99, 5 degrés. Dans ce cas, vu l’absence totale d’eau, il n’y a aucune contrainte sur le plan de température. Le mélange est parfaitement stable et c’est d’ailleurs un tel combustible qui fut utilisé en Europe après la dernière guerre, l’alcool anhydre y représentant une proportion de 10 à 20 %.
La O. K. Distillery produit actuellement de l’alcool éthylique, mais a maîtrisé parfaitement la technologie de l’alcool anhydre et pourrait en produire plus qu’il n’en faut dans trois mois environ pour satisfaire le marché local si on optait pour un mélange alcool anhydre-essence. Le gouvernement n’a qu’à donner le feu vert.

Concernant l’alcool anhydre, Charles Mariller, professeur de distillerie à l’École nationale des Industries agricoles de France, écrit : « (1) Les mélanges à 10 – 20 % donnent des départs aussi faciles qu’avec l’essence pure ; (2) Le mélange à 10 % donne un gain très net de puissance [ ] ; (3) L’alcool est anti-détonnant et augmente le nombre d’octane, ce qui donne un gain très important en utilisant une compression élevées. »

La question économique

Sur le plan économique, notons que l’île Maurice a importé, en 1979, 13, 25 millions de gallons de super et 1, 06 millions d’essences ordinaires. Le gouvernement prévoit que la note pétrolière se chiffra, en 1980, à Rs. 450 millions, contre Rs. 350 millions en 1979, Rs 275 millions 1978, et Rs. 270 millions en 1977. Si le mélange avec 20 % d’alcool était adopté, nous importerions 20 % moins d’essence en termes de volume, et la note pétrolière s’en trouverait allégée dans une proportion encore plus grande, vu qu’au lieu de l’essence super, nous n’aurions qu’à importer de l’essence ordinaire.

Le gain principal pour le pays serait un degré appréciable d’autonomie énergétique, ce qui est fondamental à la lumière des sombres prévisions par les autorités les plus compétentes (dont le Massachusetts Institute of Technology) concernant les ressources et les marchés pétroliers, voués au déclin à partir de la deuxième moitié de la présente décennie.
Cependant, il est à noter que l’alcool coûte plus cher que l’essence. « Nous en produisons à Rs. 24.75 le gallon, sans taxe. Pour l’automobiliste, l’alcool n’est pas, pour l’instant du moins économique, par rapport au prix de l’essence », nous déclarent MM. Harel et Maujean.

L’alcool vaut plus cher en raison de la hausse subite du prix de la mélasse qui, en janvier, a passé à Rs. 410 la tonne (on sait que l’alcool est produit à Maurice à partir de la mélasse de canne). Par ailleurs, soulignons que le prix d’un gallon de l’essence, le gouvernement empoche environ 50 % sous forme de taxe, ce qui fait qu’au prix CIF, l’essence coûte moins cher que l’alcool. À noter également qu’en cas de réduction appréciable de nos importations d’essence, le trésor public accuserait une chute proportionnelle de revenus sous forme de taxe, à moins que le gouvernement ne tente de compenser cela par une taxe équivalente sur l’alcool, ce qui ferait alors augmenter davantage le coût de ce carburant. Selon nos calculs, une taxe de 50 % sur l’alcool amènerait le prix du mélange alcool essence à près de Rs. 30 le gallon, ou plus, avec les frais de distribution, les marges de profit, etc.

Ce qui fait qu’il faut mettre dans la balance, avant de faire un choix, d’un côté l’indépendance énergétique ainsi que l’économie en devises et de l’autre, les problèmes concernant les coûts ainsi que les finances gouvernementales. C’est aussi l’avis du Dr Swaley Kasenally, député et scientifique qui, depuis 1978, lutte en faveur de la mise en place d’une politique énergétique fondée sur notre énorme potentiel en énergies renouvelables, dont l’alcool.

Mais, pour l’instant, rien n’empêche l’automobiliste mauricien d’acheter de l’alcool éthylique et de l’ajouter, comme Max Maujean, dans une proportion de 20 % mélangé à l’essence ordinaire pour faire rouler sa voiture. On en tire la satisfaction d’utiliser un produit local de haute qualité et qu’on peut appeler déjà notre pétrole vert.

C’est une source d’énergie renouvelable, vu qu’elle est d’origine végétale. L’alcool est, faut-il bien le souligner également, une forme d’énergie solaire emmagasinée dans la canne à sucre.

Le caractère essentiellement mauricien de la technologie employée

Jean Allendy Harel a tenu à souligner le caractère essentiellement mauricien de la technologie employée. « La fabrication l’alcool est une longue tradition mauricienne. Nous en avons maîtrisé toutes les techniques. Nous avons des connaissances à en revendre aux pays étrangers. Nous avons les cerveaux, d’excellents techniciens et des ouvriers admirablement habiles et intelligents. Nous n’avons jamais eu recours à l’aide étrangère. Je tiens à rendre un hommage particulier à mes collaborateurs, entre autres Philippe Couve et Max Maujean, dont la compétence a permis à la distillerie d’atteindre un niveau industriel très élevé avec une parfaite maîtrise des technologies requises dans le domaine qui nous concerne. »

Et finalement, de tout cela, nous ne pouvons que conclure que l’île Maurice peut, si elle veut, passer immédiatement à l’éthanol pour satisfaire une part substantielle de ses besoins énergétiques. Et si, comme bien des spécialistes le prévoient, le pétrole s’épuisait à partir de la fin de la présente décennie, l’utilisation de l’alcool pur pour faire rouler les voitures devrait être sérieusement envisagée – mais alors, il faudrait des moteurs spécialement adaptés à cela, comme au Brésil, où bien des véhicules roulent à l’alcool pur, produit à partir de la canne à sucre ou du manioc.

Dans le contexte du problème énergétique, tel qu’il se présente à l’heure actuelle, Max Maujean a réalisé une véritable grande première avec sa Fiat 128 marchant à l’alcool.