— Hé toi-là ! Quel cyclone !

— Mais tu es en retard ma chère : il n’y a plus de vent et de pluie.

— C’est pas de ce cyclone-là que je te parle moi. Je te parle de la présidente.

— Ne m’en parle pas : je suis mari en colère contre elle.

— Moi, je pense pas comme toi. Je t’avoue que je suis un p’ti peu chagrine pour elle ?

— Ah bon ! Et tu peux me dire pourquoi tu es un p’tit peu chagrine pour elle, s’il te plait ?

— Ecoute, il est clair que d’une part elle a été manipulée et d’autre part qu’elle est mal conseillée.

— Manipulée ? Mal conseillée ? Tu peux avoir une carte de crédit de plus d’un million de roupies sans donner ton autorisation et ta signature à la banque pour avoir le pin code ?

— oui, mais

— Mais quoi ? C’est elle qui a acheté des bijoux, des robes et des souliers de luxe avec cette carte de crédit dans des boutiques duty free, oui ou non ?

— Oui, ça c’est vrai. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte, toi.

— Allons faire ça : remettre les choses dans leur contexte ! Un, tu as une présidente de la République qui accepte une carte de crédit de un million d’une ONG dirigée par un type étranger mari bizarre. Deux, la présidente utilise cette carte, destinée à financer les activités d’une ONG, pour acheter des bijoux, des robes et des souliers pour elle.

— Ça, c’est ce que les journaux ont dit. Et tu sais à quel point on aime le sensationnalisme dans ce pays !

— Ce n’est pas du sensationnalisme. Ça, c’est ce que la carte de crédit a enregistré : presque un million de roupies d’achats en duty free.

— Admettons qu’elle ait fait une erreur

— tu ne vas pas me dire que la présidente s’est trompée de carte de crédit, tout de même ?

— Ecoute — allez, admettons qu’un jour la présidente passe dans une boutique duty free. — ce qui lui arrivait très souvent d’ailleurs — tombe sur un bijou, veut l’acheter, se trompe de carte de crédit et utilise celle de Planet Earth Institute pour payer — tu vois, toi-même que c’est possible

— Oui. Mais elle a acheté d’autres bijoux, des robes et des souliers sur une période de plusieurs mois en utilisant la carte de crédit du PEI. Elle s’est trompée de carte de crédit pendant plusieurs mois. De suite ? ! C’est comme ça qu’elle dirigeait son entreprise avant ! ?

— Mais elle a dit, mercredi dernier, qu’elle avait remboursé toutes les dépenses qu’elle avait faites pour elle sur la carte de crédit. Donc, elle ne doit rien à personne.

— Mais avant elle avait mis au défi d’authentifier la liste de ses dépenses publiées dans la presse. D’un côté, la liste des dépenses est fausse, de l’autre, elle les remboursées jusqu’au dernier sou. Comment peut-on rembourser des dépenses de près d’un million de roupies, si ces dépenses étaient fausses ?

— Je n’aime pas quand tu commences à parler comme un juge dans une série télé.

— Je ne parle pas comme un juge, mais comme un quelqu’un qui essaye de réfléchir et qui refuse de gober n’importe quoi.

— Prend gagné. Elle a fait une erreur en payant ses dépenses personnelles avec cette carte de crédit de PEI. Tout le monde peut faire une erreur, toi.

— Dans ce cas, cela s’appelle des erreurs à répétition. Au lieu de le reconnaître, elle est venue dire qu’il y avait un complot contre les institutions, contre elle et qu’elle avait la conscience claire et n’avait rien à se reprocher. Si elle n’avait rien à se reprocher pourquoi a-t-elle dit, au départ, que la liste des dépenses qu’elle avait remboursées était fausse ?

— Je viens de te le dire : elle a fait une erreur. Et je te répète que nous faisons tous des erreurs dans la vie, foutour va !

— Je suis bien d’accord avec toi : nous faisons tous des erreurs. Mais la différence avec la présidente, c’est quand on a fait une erreur on le reconnait et on s’excuse. Elle, elle a nié les faits et a cru qu’elle était intouchable, indéboulonnable et a défi é le gouvernement.

— C’est là que je te dis qu’elle a été mal conseillée.

— N’importe quoi ! Si elle ne sait pas faire la différence entre un bon et un mauvais conseil, comme elle ne fait pas la différence entre sa carte de crédit et celle d’une ONG, il n’y a plus rien à dire.

— En tout cas, c’est bien triste pour elle.

— C’est surtout bien triste pour les femmes.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que les hommes vont se servir de cette affaire pour bloquer les femmes dans tous les domaines ?

— Tu crois ?

— J’en suis sûre. Pas besoin de te dire que mon bonhomme a sauté sur l’occasion. Depuis que cette histoire a éclaté, il n’arrête pas de faire des jokes, et tu sais comment sont ses jokes sur les femmes qui veulent l’égalité et le pouvoir et qui, quand on leur donne leur chance, fanent, comme la présidente.

— Il a dit ça ?

— Il n’est pas le seul à le dire et à le penser. Crois-moi, cette présidente a fait reculer la lutte des femmes de plusieurs années, toi. Même ma bonne, qui ne comprend rien à la politique, a compris ça !

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit comme ça ?

— Une phrase terrible, toi : Akoz bann fem kumsa ki bann madam pou reste toujours derrière soleil !