— Tu as changé de rideaux. J’aime bien la couleur. Où tu l’as acheté, à la foire ?
— Non, ma chère, j’ai fait faire.
— Tu as trouvé une personne pour coudre pour toi, tu as bien de la chance. Aujourd’hui, on ne trouve que du déjà-fait en usine depuis les ourlets jusqu’aux bagues, tu n’as qu’à installer. Avec une modiste, tu fais faire ton propre modèle. Je trouve ça top, moi.

— Oui, les modistes d’autrefois
— Celle que tu as trouvée, elle fait bien ? Elle ne prend pas trop de temps ? Donne-moi son adresse avec toi.
— Je ne peux pas.
— Pardon ?

— Je ne peux pas te donner son adresse.

— Pourquoi ? C’est un secret d’Etat comme la date des pro- chaines élections ?
— Laisse-moi t’expliquer, donc
— Tu vois comme tu es ? Tu veux tout garder pour toi-même : même les adresses des modistes.

— Ayo. Laisse-moi t’expliquer, foutour va…
— Il n’y a rien à expliquer, tu es mari égoïste, un point c’est tout ! On m’avait pourtant bien dit.
— Ayo. Je ne peux pas te donner son adresse, puisque je ne l’ai pas.
— Ecoute, garde l’adresse de ta modiste pour toi, ça ne m’intéresse plus.
— Mais arrête de cause n’importe, donc. Je viens de te dire que je n’ai pas son adresse.
— Ah bon ? Et comment tu as fait ta commande pour les rideaux alors, par l’opération du Saint-Esprit ou par internet ? — Je suis passé par un magasin.
— Ah bon ? Il y a des magasins avec des modistes dans la vitrine maintenant ?
— Laisse-moi te raconter. Je suis allée dans un magasin qui vend des tissus pour demander s’il avait des rideaux tout faits. — Mais tu es compliquée : pourquoi tu as été dans un magasin de tissus au lieu d’aller dans un magasin de rideaux ?
— Quand tu fais du shopping, tu ne rentres dans tous les magasins pour jeter un coup d’œil ? Moi, si. Bref, je demande au patron, bien sympa, parlant bien son français et tout, s’il a des rideaux tout fait. Il me dit qu’il ne fait pas ça, qu’il préfère les rideaux originaux et il me raconte une histoire.
— Tu as vraiment du temps à perdre toi. Moi, je rentre dans un magasin, j’achète ce que j’ai besoin et je pars.
— Moi, j’aime bien aller dans les magasins, farfouiller, chercher le tissu rare, aller venir, revenir, marchander et remarchander. Il y a un dialogue, toi. Je préfère ça plutôt que d’entrer dans un magasin où on vend du tout fait en usine et où la vendeuse te dit : « Ki ou bizin !? », comme si tu étais en train de la déranger.
— Ça, c’est vrai. Mais dans les magasins de tissus, il faut que tu fasses bien attention. Les vendeurs parlent sans arrêt, déroulent les tissus, te font toucher, tirent leur machine à compter pour savoir si la largeur et la longueur sont suffisantes. Ils tournent autour de toi et causent tellement que tu finis par acheter n’importe quoi, en payant un prix soi-disant spécial pour toi, mais qui est plus cher qu’ailleurs.
— Je sais, quand tu demandes de baisser le prix, ils te disent qu’ils ne peuvent pas, que c’est le prix coûtant, mais qu’ils vont un effort, mais qu’ils ne pourront pas baisser plus que ça. Ils racontent des histoires, mais c’est tellement bien fait, toi — Quelle histoire le vendeur t’a racontée pour te convaincre à faire des rideaux avec sa modiste ?
— Il m’a raconté qu’un de ses clients avait acheté des rideaux tout faits pour sa nouvelle maison et quand il est allé déposer sa bonne chez elle, il a vu qu’elle avait les mêmes chez elle, toi. — Et alors ?
— Et alors, tu sais bien que je suis pour l’égalité et tout, et que ma bonne, c’est comme un membre de la famille pour moi. Mais avoir les mêmes rideaux qu’elle, quand même. Donc, j’ai choisi un tissu, le vendeur a calculé la façon, j’ai réussi à obtenir une réduction et j’ai passé la commande. — Et alors ?
— Quand je suis allée chercher les rideaux, j’ai bavardé avec le vendeur qui m’a montré d’autres tissus qu’il venait de recevoir, et je n’ai pas vérifié puisque je lui faisais confiance. C’est en arrivant à la maison que j’ai découvert qu’il y avait deux longues taches sur les rideaux.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— J’ai tout de suite téléphoné au magasin et le vendeur m’a dit que ce n’était pas possible et que j’aurais dû avoir vérifié les rideaux avant de les prendre. J’étais enragée, je te dis. Je suis allée au magasin pour foutre une mari b au vendeur. — Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il m’a expliqué que la modiste venait d’avoir un malheur dans sa famille et que c’était sans doute à cause de ça même qu’elle n’avait pas vu les taches sur le tissu. Et que de toutes les façons, il avait trouvé une autre modiste.
— Et tu l’as cru ?
— Ecoute qu’est-ce que je pouvais faire ? Tu comprends maintenant pourquoi je ne peux pas te donner l’adresse de la modiste.
— Est-ce qu’il t’a changé tes rideaux neufs, mais tachés ? — Oui, après beaucoup de discussions, il a repris les rideaux pour en faire d’autres dans le même tissu, que j’ai eu une semaine plus tard.
— Alors, tu es satisfaite de tes rideaux?
— Oui mais…
— Mais quoi encore ?
— Je ne sais pas trop, toi quand je les regarde bien, je me demande si ce ne sont pas les rideaux tachés qu’il a fait nettoyer chez dry cleaning.