Véronique Papillon

Chère Madame,

je commencerai par rappeler à quel point le métier n’est plus aussi facile que beaucoup semblent penser. Ayant été vous-même enseignante, vous connaissez les contraintes auxquelles nous faisons face d’année en année. C’est un beau métier qui demande beaucoup déjà à ceux qui ont choisi cette voie. Je comprends l’initiative de nous faire travailler en ligne et je ne suis pas contre. Mais dans la conjoncture actuelle, il y a des aspects à ne pas négliger.

Dans un premier temps, je me permets de demander si mon matériel est celui de l’État. Je ne le pense pas. Que ce soit l’ordinateur ou le téléphone, ils demeurent ma propriété privée. Tout comme ma connexion internet. À moins que vous ne décidiez de nous procurer le matériel nécessaire. Fournir une plateforme de travail est certes louable mais une plateforme n’est qu’un outil partiel du matériel. Matière donc à réfléchir.

En deuxième lieu, où se situe notre vie privée dans tout cet arsenal mis en place ? Nous, les enseignants sont souvent pris à partie par les internautes mais nous demeurons des humains et nous avons droit à une vie privée. Faire des classes en ligne en visioconférence équivaut à une incursion dans l’espace vital de la personne. Si certains ont tout de même un espace de travail, d’autres n’en ont forcément pas et je rappelle que tous les enseignants ne donnent pas de leçon particulière « pou fer roupi-kare » !

Nous sommes aujourd’hui sous le joug d’une épée de Damoclès avec les lois rétroactives que vous avez décidées de nous imposer. Nous vivons une pandémie, une période d’incertitudes, de tension où chacun vit le confinement à sa manière. Pensez-vous que c’est une joie de se retrouver enfermé chez soi, avec une permission de sortie 2 fois la semaine pour des services essentiels ? Pensez-vous que c’est évident de gérer le foyer, les enfants et le travail de chez soi ? Et par moments sans soutien ? En tant que mère célibataire avec un enfant en bas âge, je fais ce que je peux. Mais je peux vous garantir que ce n’est pas tâche facile. Imaginez maintenant ce que les autres foyers endurent : instruire ses enfants, faire les classes en ligne, s’occuper de son chez-soi et gérer la peur d’une infection.

D’autre part, l’État a décidé de soutenir les familles enregistrées sur la liste de la sécurité sociale. Mais beaucoup de familles nécessiteuses ne le sont pas. Que faire ? Quelle solution pour elles ? J’ajouterai un autre aspect à la situation : une famille peut-elle se permettre de dépenser un minimum de Rs 7000-8000 de son budget mensuel pour acquérir une tablette digitale dans une période où aucun magasin n’est ouvert ? Tout le monde n’a pas de carte de crédit et avec les factures accumulées et les provisions en majoration, une tablette devient obsolète.

Je conçois que nous avons à produire des résultats mais que surtout l’éducation de nos enfants est primordiale. Mais nous ne sommes pas une usine de production. Nous sommes des constructeurs. Nous aidons à bâtir des hommes et des femmes. Quelqu’un de performant en ligne ne veut pas dire performant tout court – d’où le ridicule du terme « champion teacher ». Un champion teacher serait plus de l’étoffe de celui qui permet à un enfant d’aimer ce qu’il étudie, de le passionner et de lui permettre de rehausser son estime de soi et de l’aider à réussir. Pensez-vous que travailler en ligne puisse garantir cela ? Surtout à un moment où tout le système établi semble échouer lamentablement au vu des résultats nationaux aux différents examens.

Je ne suis pas contre l’online teaching. Au contraire, c’est un outil qui s’avère très pratique à l’avenir. S’il s’agit de travailler par mauvais temps ou qu’il y ait une certaine flexibilité en ce moment difficile, cela ne pose aucun problème.  Mais imposer la terreur par la loi sur une population d’enseignants en temps de pandémie et de confinement… Je vous laisse méditer sur la chose en espérant que cela serve à quelque « eye-opener ».