L’écrivain et journaliste français Bernard Violet, qui a consacré quelques ouvrages à Malcolm de Chazal (l’homme et l’oeuvre), parle sa rencontre avec le génie mauricien en 1969, au cours d’un voyage d’études à Maurice. Il déclare l’avoir côtoyé quotidiennement pendant plusieurs mois. Son récent livre, Malcolm, la princesse et le dromadaire… (éditions Philippe Rey, 2011) reproduit l’intégrale de ses entretiens avec l’auteur de Sens-Plastique. Il évoque aussi la part d’humanité d’un créateur dont l’oeuvre reste fortement critique et éminemment provocatrice. Lors d’une intervention à l’Institut Français de Maurice en avril dernier, Bernard Violet a abordé quelques aspects de l’influence des femmes sur la création chazalienne. Nous livrons ici des réflexions sur l’inspiration féminine de Malcolm.
On connaît les thèses sur la misogynie de Malcolm (et certains commentaires malveillants sur son célibat). Bernard Violet prend justement le contre-pied de ce lieu commun. Il nous livre le portrait d’un Malcolm pudique et poétique, un des premiers à regarder par-delà son île natale. Célibataire endurci qui a connu bien des déboires sentimentaux, Malcolm était un rebelle contre l’institution du mariage. Il a toujours repoussé, selon Violet, l’idée que son oeuvre puisse être liée à l’inspiration d’une femme : « J’ai toujours créé seul… ». N’empêche que Malcolm a fini par intégrer la princesse indienne Indira Devi dans son champ d’inspiration.
Pour le créateur, la princesse (« Poète, peintre, femme dans la plus prodigieuse acception du mot ») apparaît comme un alter ego, et une connivence sur le plan spirituel sera déterminante dans l’opposition privilégiée par l’auteur concernant l’influence des femmes : « À mon avis, c’est une femme hyper-dangereuse pour les grands créateurs… Vous savez ce qui arrive là ? Je vais vous dire ce qui arrive… Je vais vous dire ce qui arrive… Pour moi, c’est un nouveau concept des rapports entre l’homme et la femme d’un point de vue de la création. Laissez Pygmalion, laissez toutes ces couillonnades. Le fait est là : seuls les couillons sont inspirés par des femmes. En fait, ils sont amoureux de leurs parties intimes, de leurs seins qui jaillissent, bref, des aspirations sexuelles. Mais ce n’est pas cela. Pour moi, la poésie n’est pas physique, elle est métaphysique. Pour moi, l’Inde est le seul pays métaphysique. Il faut dépasser le temps, entrer dans la quatrième dimension. Eh bien, cette femme est déjà dans la quatrième dimension… C’est une femme qui est déjà sur mon plan. C’est la première fois que je vois ça. On va faire des choses fantastiques. Elle m’a vu, on a causé et c’était fini. Elle m’a dit que j’étais le premier homme au monde avec lequel elle se sentait bien… » (Malcolm, la princesse et le dromadaire…)
L’arrivée d’Indira Devi est donc un événement à la fois spirituel et littéraire de première grandeur pour ce créateur qui vivait dans un rapport fusionnel à la nature. On sait que son esprit visionnaire l’a amené à formuler des propositions pour « une nouvelle humanité fondée sur la fusion culturelle ». Malheureusement, l’idylle avec Indira Devi tournera court. Malcolm restera un solitaire attaché à la nature. L’univers environnant est chez ce grand poète une sorte de miroir qui le renvoie à sa conscience du monde : « D’une part, je remarque dans les montagnes des pierres qui sont des femmes-poissons, c’est-à-dire une tête de femme et un corps de poisson. Je me dis : voilà une sirène. D’autre part, je vois beaucoup de thèmes de l’homme associé au singe. Je vois un homme et une femme collés par le dos… » (Ibid). Cette évocation de l’île dans son imaginaire montre que Malcolm pose un regard différent sur son pays, une terre mystique dans un système de rapports intuitifs.
Il n’est pas faux de conclure avec Bernard Violet que Chazal a élaboré une figure féminine à partir de l’histoire insulaire et des mythes forgés : « « Qu’est-ce que Petrusmok ? » lui demandai-je un jour. Et sa réponse ne se fit pas attendre : « C’est l’île que j’ai créée, comme Ève sortie des côtes d’Adam. À partir de là, je considère que l’île Maurice est femme. Ma femme… » »