Une culture de corruption a toujours existé à Maurice. C’est ce que pense la présidente de la Youth Against Corruption (YAC), Mansa Daby. Selon cette professionnelle, le trafic d’influence est présent « à tous les niveaux » et « dans tous les secteurs ». Cette situation, dit-elle, n’a pas changé depuis la première élection du pays car « la société a été bâtie sur des inégalités ». Souhaitant un changement, elle estime que ce sont les enfants du primaire qui pourront apporter ce nouveau souffle. Suivant les récents scandales qui ont secoué le pays, la présidente estime qu’il faut mettre en place une stratégie nationale de lutte contre la corruption afin de « refaire l’image du pays ». 

Le niveau de la corruption est-il élevé à Maurice ?

Selon l’indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International, Maurice est passée de la 39e à la 56e place entre 2010 et 2019. Il y a dans l’île une culture de corruption depuis toujours car notre société a été construite sur des inégalités depuis la période coloniale. À ce jour, ces inégalités se perpétuent à travers des privilèges que les nantis s’octroient, et ce sans se cacher du public; par exemple, tous ces bungalows et hôtels, qui ont accaparé des morceaux de plage sur notre littoral. Avoir recours au soutien des personnalités influentes pour être promu, avoir un contrat ou être embauché, cela fait partie de nos mœurs. Depuis l’entrée en vigueur de la Prevention of Corruption Act (PoCA) 2002, on aurait dû remarquer une baisse du niveau de la corruption; d’autant plus que l’ICAC a pour rôle, non seulement d’enquêter sur des faits de corruption mais également de conscientiser la population. Pourtant tel n’est pas le cas, comme nous l’indique l’IPC. Il est peut-être nécessaire de revoir la PoCA ou peut-être même les méthodes de conscientisation utilisées par l’ICAC. Par ailleurs, commentant sur le rapport de Transparency International, la branche locale de cette organisation a tenu à souligner dans un communiqué qu’ « une loi sur la libre circulation de l’information se fait toujours attendre » et qu’il « n’existe aucune loi spécifique pour la protection des lanceurs d’alerte ».

Le combat est-il difficile ?

Maurice étant un petit pays, où tout le monde se connaît, le trafic d’influence existe à tous les niveaux et dans tous les secteurs. De plus, le climat de peur, qui règne dans notre société, ne favorise pas le combat contre la corruption et l’absence de loi pour protéger les lanceurs d’alerte rend notre société malade de sa peur. Je rencontre souvent des gens qui ont été témoins de délits de favoritisme, de népotisme ou d’octroi d’avantages injustifiés sur leur lieu de travail mais qui ne l’ont pas dénoncés par peur de représailles, due à l’absence d’un mécanisme facilitant la dénonciation de ces actes de corruption, et surtout en raison de l’absence de sanction. Une des séquelles de la période coloniale, ces tensions entre les communautés religieuses, ethniques, linguistiques ou de castes qui entraînent une forme de concurrence, sert de tremplin aux politiciens afin de poursuivre leurs manœuvres de corruption électorale à travers certaines associations socioculturelles. À souligner que Maurice est l’un des rares pays où les associations socioculturelles sont financées par l’État. D’ailleurs, la toute première élection à Maurice a été faite par le biais d’une campagne électorale raciste-communale. Le combat contre la corruption serait donc contre une façon de penser qui est bien ancrée, ce qui est certes très difficile. Toutefois, nous travaillons beaucoup avec les jeunes en espérant que les générations futures aient une culture différente, celle de l’intégrité et de l’intolérance face à la corruption. Les jeunes adoptent souvent un comportement homogène qui transcende les barrières communales. La culture des jeunes est malléable, il suffit de lui donner la bonne direction.

Pensez-vous que la lutte contre la corruption à Maurice est l’affaire d’un petit groupe de personnes uniquement ?

Soyons optimistes. Un petit groupe d’individus conscients et engagés peut apporter de grands changements. Historiquement, c’est toujours ainsi que le changement s’est produit. Toutefois, vu l’ampleur de la corruption à Maurice et les récents scandales qui ont pris une envergure internationale, je pense qu’il nous faut d’urgence une stratégie nationale de lutte contre la corruption afin de refaire l’image du pays. Malgré toute leur bonne volonté, les petits groupes de citoyens, qui luttent contre la corruption, ne pourront s’attaquer à la corruption systémique s’il n’y a pas de volonté politique, d’encadrement légal ou même de réforme constitutionnelle. Ça ne sert à rien de s’attaquer à la petite corruption alors que la grande est institutionnalisée. Hong Kong, par exemple, a connu un changement radical grâce à une volonté politique qui a entraîné dans son sillage une adhésion populaire, ce qui place le pays à la 14e place du classement IPC 2019. Peut-on imaginer à Maurice une campagne de sensibilisation d’envergure nationale, ne se limitant pas à des affiches placardées dans les postes de police et les bureaux de poste, impliquant tous les médias, afin de déclencher un engouement national pour le combat contre la corruption ? Beaucoup de jeunes, que nous avons rencontrés dans les collèges, où nous avons eu l’occasion d’intervenir, nous ont décrit la corruption comme étant « lapolis pran bribe lor semin ». Cela démontre bien que la perception de la corruption n’a pas de commune mesure avec ce qu’elle est en réalité. Si l’on souhaite un jour arriver à faire aussi bien que Hong Kong, ou pourquoi pas le Danemark et la Nouvelle-Zélande (les pays les moins corrompus du monde), il serait bon d’inclure dans le cursus académique des élèves du primaire et du secondaire, un cours ou une partie d’un cours traitant des conséquences de la corruption sur notre société. La corruption aggrave les inégalités sociales, cela ne peut donc pas être le combat de quelques-uns seulement. Certaines personnes n’ont pas la volonté de s’engager dans un combat jusqu’à ce qu’ils voient que leurs intérêts particuliers sont en jeu. Une nation avertie serait donc beaucoup plus intolérante vis-à-vis de la corruption.

Croyez-vous que les jeunes sont assez conscients de l’importance de lutter contre la corruption ?

Non seulement bon nombre de jeunes ne sont pas conscients mais ceux, qui le sont, pensent ne pas être capables de la combattre. La fuite de nos cerveaux en est la preuve. D’ailleurs, je lance un appel aux jeunes à rejoindre YAC. Ils peuvent nous contacter sur notre page Facebook.

Votre association mène souvent des campagnes de sensibilisation auprès de la population pour la conscientiser sur les dangers de la corruption. Avez-vous quand même noté des actions concrètes qui ont suivi après ? 

Notre organisation propose des moyens de mieux comprendre les enjeux de la corruption. Notre rôle étant de conscientiser, il est donc difficile de parler de résultats suite aux actions, dans un sens ou dans l’autre. Toutefois, la précédente activité que nous avons organisée en commun avec la “Political Science Society” (PSS) de l’UoM était un débat sur le financement des partis politiques. Éventuellement, le gouvernement est venu avec un projet de loi sur la question du financement des partis politiques, quoique nous ayons souhaité plus de transparence au niveau des dons anonymes et en espèce. Espérons qu’il en sera de même pour la question de la réforme du système électoral, dont le vote a été renvoyé en décembre de l’année dernière. C’est dans cette optique que, cette année, YAC et PSS ont décidé d’organiser leurs activités communes autour du thème en question.

Il est vrai que certains jeunes diplômés parviennent difficilement à trouver un emploi après leurs études. Certains autres attendent plusieurs années avant d’être embauchés. Cette période d’attente ne pousse-t-elle pas ces jeunes à avoir recours à ceux qui sont au pouvoir ? Si oui, quel est votre message à ces jeunes ?

Il est possible que certains jeunes se laissent tenter, mais il est important de leur rappeler que lorsque l’on bénéficie d’un “political backing” pour obtenir un poste, on n’est pas sûr de garder son poste quand le pouvoir change. C’est pour cela que YAC est présent lors des “career fairs” afin de sensibiliser sur ce type de proposition.

Nous remarquons toutefois que certains politiciens critiquent la manière de faire de l’ICAC. Peut-on toujours avoir confiance dans des institutions qui sont contre la corruption mais dont le responsable est nommé par le gouvernement ?

Non seulement les politiciens, mais j’ai remarqué, à travers les commentaires à la radio et sur les réseaux sociaux, une perte de confiance de la population à l’égard de l’ICAC, la nomination du directeur de l’ICAC par le gouvernement étant l’un des aspects très souvent commentés. J’espère juste que cela ne dissuade pas les gens à dénoncer auprès de l’ICAC les actes de corruption dont ils sont témoins.

Certes les nominations politiques sont une pratique courante à Maurice. N’est-il pas temps de dire haut et fort d’arrêter cette manière de faire ?

Si Transparency International publie chaque année un indice de perception de la corruption, c’est parce que cette perception est aussi nuisible à la société que la corruption, car cela crée une perte de confiance dans les institutions et renforce la culture de corruption. Au fil des années et sous différents régimes politiques, la nation mauricienne a été témoin de nombreux cas de fraude et de corruption impliquant les nominés politiques ainsi que les institutions parapubliques sous la direction des nominés politiques. Certes, il est temps de revoir cette pratique.

Comment fonctionne votre association ?

YAC n’existe que depuis environ trois ans. À ce jour, nous avons organisé des sessions de conscientisation autour de la corruption dans plus d’une quinzaine de collèges et d’universités. Nous avons aussi participé à des “job fairs” et des activités organisées pour rassembler les associations bénévoles. YAC répond à toutes les invitations d’organisations qui veulent mettre de l’avant la lutte contre la corruption. Nous collaborons avec plusieurs Ong et associations estudiantines. YAC a également organisé plusieurs compétitions, notamment sur les réseaux sociaux, dont un “live video contest”, qui a attiré beaucoup de jeunes. Nous avons aussi réalisé quelques petits films et reportages pour conscientiser le public en général sur l’importance de la lutte contre la corruption. YAC est en effet très présent sur les réseaux sociaux.

Quelle est votre vision pour Maurice pour les cinq prochaines années ?

En tant que présidente de YAC, je souhaite que notre pays avance dans une direction où la voix du peuple est mieux entendue, que les inégalités sociales soient en baisse, que la bonne gouvernance et la transparence s’installent dans notre culture, et que l’on cesse avec les projets de développement qui détruisent l’environnement naturel de notre pays. Il ne nous reste plus que 60km de plage et 18% de forêt, dont une grande partie est privatisée pour quelques-uns qui y pratiquent la chasse. Presque la moitié de nos espèces endémiques est menacée. Pas la peine de dire que je souhaite voir une baisse du niveau de corruption à Maurice car, en fait, tout est lié.

La politique n’est-elle pas un bon moyen pour changer cette situation qui perdure à Maurice ?

Oui, à condition que la politique se fasse autrement.