« Pa tous nou filao »

Les habitant(e)s d’Anse-la-Raie, de St-François et de Calodyne se sont mobilisé(e)s pour combattre l’abattage de ce qu’ils pensaient être 500 filaos par la Road Development Authority (sous tutelle du ministère des Infrastructures publiques) en vue de la construction d’une bretelle entre Grand-Baie et Anse-la-Raie (1). Un collectif Protect Anse la Raie Forest a vu le jour sur les réseaux sociaux et une opération de “treehugging” et de “treeplanting”“anba pie filao” a été menée le dimanche 18 novembre pour empêcher l’abattage et prévenir ce qu’un député de la circonscription a appelé une « catastrophe écologique »
(2). Le ministre des Infrastructures publiques a par la suite déclaré qu’il s’agissait de 125 filaos, mais que 400 autres filaos seraient replantés.
Or, alors que le ministre Bodha veut replanter des filaos, son collègue détenant le portefeuille de l’Environnement abattra des dizaines de filaos de la plage publique de Mon-Choisy. Une notice en date du 24 octobre dernier annonce des travaux de réhabilitation d’une partie de la plage étalés sur un an à partir de ce novembre, dans le cadre du “Climate Change Adaptation Programme in the Coastal Zone of Mauritius” (3). Les mesures de réingénierie côtière pour réhabiliter 450 mètres de plage ont pour but d’atténuer les multiples causes de l’érosion (4).

Qu’en est-il au juste ? Quels sont les véritables enjeux ? Comment démailler ce qui est rapporté et énoncé par plusieurs protagonistes et antagonistes ? Le public attentionné devient perplexe devant une cacophonie d’affirmations et de proclamations de “katastrof lor katastrof”.

Nou konesans lor filao
bien aryere !

Les actions et déclarations de part et d’autre témoignent de la pertinence d’une contribution à une meilleure compréhension des caractéristiques du filao (Casuarina equisetifolia) et de son rôle dans la nature et dans le phénomène de l’érosion des côtes. Cette espèce envahissante a été plantée à grande échelle à la fin du XVIIIe siècle (Government Ordinance de 1874 autorisant des baux pour la plantation sur Pas géométriques), et ce dans une optique de gestion agricole et forestière surtout – reboisement, protection des plantations du vent, combat contre l’érosion (objectif dont le résultat s’est plus tard avéré inverse) et les multiples usages de ce bois de coupe à croissance rapide. D’autres pays ont depuis des années pris conscience de leur caractère envahissant, de leur nuisibilité à la biodiversité et de leur participation à l’érosion des côtes. Ils ont mis en place les dispositifs de recherche-action-gestion en vue de les contrôler. Ici on reste encore – dans l’ensemble –dans la phase de plantation (5) ou d’éviter d’abattre. De plus, les filaos sont considérés comme ayant une valeur sociale et culturelle, voire émotionnelle, tant ils sont emblématiques de nos chers pique-niques sous leur bruissement et leur ombre ; ou même comme participant à la biodiversité et ayant un rôle anti-érosion.
On peut comprendre cela du grand public, mais pas de ceux se réclamant « écologistes » ou étant perçus comme tels.
Nous avons ainsi vu dans les médias des posters du collectif Protect Anse La Raie proclamant que ces arbres permettent de lutter contre l’érosion et qu’il fallait préserver la biodiversité. Des membres d’autres associations/mouvements ont planté des arbres endémiques ce dimanche-là, « mettant ainsi au défi les autorités de couper ces arbres ». Ainsi, on plante des arbres endémiques pour… ne pas couper des filaos…(6). Or, c’est la plantation à grande échelle de filaos qui a quasi achevé la disparition de notre végétation côtière endémique! Et ces arbres ne pourront survivre sous les filaos. Car pratiquement rien ne pousse sous les filaos. C’est une évidence de notre vécu – si on se donne la peine d’observer et de réfléchir. Et c’est d’ailleurs très visible à partir des photos de la manifestation de ce dimanche dans ce bois de monoculture
de filaos à Anse-la-Raie (7).

Le Casuarina equisestifolia est nuisible à la biodiversité
Comme l’indiquent des sources scientifiques, le Casuarina equisetifolia est nuisible à la biodiversité de plusieurs façons. Il remplace la végétation indigène et les habitats naturels, il perturbe les successions végétales et empêche la recolonisation du milieu par la flore indigène. Les peuplements de Casuarina equisetifolia tapissent le sol d’une épaisse couche de ramilles d’écailles et d’aiguilles qui bloque le développement du sous-bois et contribue à l’acidification du sol. Plusieurs études d’impact commanditées de par le monde témoignent de ses effets néfastes. Le Casuarina equisetifolia est inscrit sur la liste des espèces envahissantes de la Réunion au niveau le plus élevé ; l’essence, avec ses aiguilles et racines denses, ne favorise pas la ponte des tortues (8). Les mêmes effets ont été constatés en Floride, au Puerto Rico à Cuba, et aux Iles Turques-et-Caïques, entre autres (9).
À Maurice, les scientifiques en ont pris conscience depuis longtemps (10). Vincent Florens, qui considère que les filaos sont « des ennemis de l’environnement », est d’avis que « dans les zones côtières fragiles, il serait judicieux de les supprimer et de les remplacer par des arbres et plantes indigènes ou endémiques comme les veloutiers, les bois matelot, les lataniers bleus. D’un point de vue esthétique, cela permettrait aussi à nos côtes d’avoir un véritable cachet, typiquement mauricien, différent des autres pays. » (11)
Les nouvelles générations d’études d’impacts avant et après projets émanant d’entreprises privées et d’autorités publiques sont à la pointe des nouvelles connaissances sur la gestion et la réhabilitation du littoral, et tirent les leçons des pratiques antécédentes. Ils prônent une approche intégrée de restauration des écosystèmes de notre littoral. Il s’agit d’expertises qui posent le problème en un choix entre la « disparition de la plage dans 15 ans ou l’arrachage des filaos sur une bande côtière d’une dizaine de mètres de large » (12). Outre le projet cité à Mon-Choisy, d’autres EIA témoignent d’une déclinaison de la restauration envisagée selon l’étude pointue du milieu précis, car la création d’une forêt côtière endémique ou la réhabilitation du littoral ne se fait pas au petit bonheur (13). Les propositions pour restaurer à terme la végétation et l’écosystème côtiers passent d’abord par « the necessary cleaning up of the Casuarinas » estiment au moins deux autres rapports EIA (14) (15).
Le projet cité à Mon-Choisy détaille les dynamiques érosives des filaos sur le sable ; ainsi qu’une multitude d’autres causes enchevêtrées. Il est question du changement climatique ainsi que des pratiques de proximité de différents types d’utilisateurs humains – hôtels, particuliers, pêcheurs, plaisanciers motorisés – occasionnant la fragilisation des récifs et du lagon par, entre autres, le dynamitage des passes ; l’enlèvement des herbiers, mangroves et lianes batatrans ; la construction de murs et jetées solides ; la pêche ; le piétinement de coraux en se promenant ou en faisant du snorkelling ; la destruction de marécages. À cela s’ajoutent les constructions sur terre – morcellements, routes –, et les eaux usées de diverses sources :
agricoles, résidentielles, entreprises d’hébergement et de restauration.

Pou enn revolision
nou kiltir otour laplaz
Devant cette complexité difficile et tendue, il faut impérativement une approche intégrée et participative de gestion côtière et d’aménagement du territoire. Or, le gouvernement procède de façon péremptoire et cloisonnée. À Anse-La-Raie, les raisons d’être de cette route ne sont pas clairement énoncées au public au préalable. Les villageois(es) remettent fort justement en question la priorisation des autorités sans les consulter sur les multiples autres besoins en attente de budget. Certaines Ong et mouvements cherchent à questionner et opposer le tracé à Anse-la-Raie, soupçonnant des « anguilles sous roche » : « car le scepticisme règne quand on connaît la mesure de ce gouvernement à céder aux appels des promoteurs immobiliers et groupes hôteliers » (16).
Sommes-nous donc condamnés à des polémiques stériles, ou ne sommes-nous pas plutôt condamnés de par la gravité de la situation à la construction d’une résilience porteuse d’espoir ?
Pour protéger nos plages et améliorer la biodiversité, pour combattre l’érosion et contribuer à bâtir la résilience de nos îles et îlots face aux effets du changement climatique, une grande campagne de sensibilisation auprès du grand public est nécessaire et urgente afin de changer les mentalités et les comportements. Conduite avec l’implication d’Ong de conservation de la biodiversité, appuyée par des scientifiques, cette campagne ferait partie d’un vaste programme cohérent de réhabilitation des zones côtières dans le cadre d’un plan d’aménagement du littoral.
Mais pour réussir ce programme et ce plan, un élément indispensable : une approche de gestion éclairée, partagée, participative, et – eh oui – un espace de résolution de conflits, de gouvernance démocratique des enjeux du littoral.

Notes

1. Voir “pas toussnouzarb” Week-End,
18 novembre 2018, page 13

2. http://ionnews.mu/tag/filaos/

3. Voir le document de projet de ce programme, https://adaptation-undp.org/sites/default/files/downloads/mauritius_af_resubmission_09august_2011.pdf

4. https://inside.news/rehabilitation-de-la-plage-de-mon-choisy-au-cout-de-rs-100-millions/

5. https://www.researchgate.net/publication/260520971_Casuarina_Biogeography_and_ecology_of_an_important_tree_genus_in_a_changing_world

6. https://m.zinfos-moris.com/Video-Anse-La-Raie-Une-mobilisation-de-plus-de-200-personnes_a2660.html?fbclid=IwAR2cvxbrHRLe3IzGBnZFnYkQ83Q3haVtsfBc-NhZ84czxxdPs71lcH_-jNg
7. https://www.lexpress.mu/photos/343062/abattage-darbres-anse-raie-tree-hugging-et-mobilisation

8. http://www.mi-aime-a-ou.com/Casuarina_equisetifolia.php.

9. https://www.cabi.org/ISC/datasheet/16718

10. https://www.researchgate.net/publication/259642723_Case_Studies_on_the_Status_of_Invasive_Woody_Plant_Species_in_the_Western_Indian_Ocean_3_Mauritius_Islands_of_Mauritius_and_Rodrigues

11. http://www.porlwi.com/blog/67

12. https://www.lemauricien.com/article/amenagement-du-territoire-placer-flic-en-flac-parmi-les-plus-belles-plages-du-monde

13. http://environment.govmu.org/English/eia/Documents/Reports/2018/1707-st%20martin/app%20b.pdf

14. http://environment.govmu.org/English/eia/Documents/Reports/hot_currimjee/appendg.pdf

15. http://environment.govmu.org/English/eia/Documents/Reports/2017/1907-reef/chp4.pdf

16. Op. cit. 6.