Comment osez-vous ? C’est en ces termes furieux que la jeune activiste écologiste Greta Thunberg, 16 ans, a interpellé les dirigeants mondiaux le 23 septembre dernier à la tribune de l’ONU à New York.
« Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan. Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. Les gens souffrent, ils meurent. Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse, et tout ce dont vous parlez, c’est d’argent, et des contes de fées de croissance économique éternelle ? Comment osez-vous ! » a-t-elle scandé.
Il était singulier, cette fois, de voir la jeune Greta Thunberg sortir du calme qui a jusqu’ici accompagné sa détermination. Il faut dire qu’au cours de ces dernières semaines, elle a été soumise à un feu roulant d’attaques d’une rare violence. Qui aurait pu prévoir qu’une jeune fille de 16 ans allait, en quelques mois, devenir, pour les puissants de ce monde, l’ennemie publique n°1, l’ennemie à abattre à tout prix. Au départ, certains sourient devant cette jeune lycéenne, qui, en août 2018, organise une manifestation devant le Parlement suédois, sous l’appellation « School strike for the climate ». On ironise même sur « ce nouveau stratagème pour faire l’école buissonnière ». Mais son action fait boule de neige. Le 15 mars 2019, plus d’un million de jeunes à travers 150 pays désertent l’école le vendredi pour protester contre l’absence d’action face au changement climatique. Vendredi dernier, cette « grève de l’école » a réuni plus de 4 millions de participants.
La réaction n’a pas tardé. Venant pour commencer du président américain Donald Trump, qui s’en est pris à Greta Thunberg avec hargne. En France, le philosophe Luc Ferry s’est fendu d’une tribune où il l’attaque sur le plan de son physique et de sa maladie (elle souffre du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme). Ce à quoi fait écho Alain Finkielkraut : «Je trouve lamentable que des adultes s’inclinent aujourd’hui devant une enfant. Je crois que l’écologie mérite mieux, et il est clair qu’une enfant de 16 ans, quel que soit le symptôme dont elle souffre, est évidemment malléable et influençable.» Et jusqu’à Bernard Pivot, le jusqu’ici respecté président de l’Académie Goncourt, qui s’est cette semaine fendu d’un tweet d’un sexisme sidérant. « Dans ma génération, les garçons recherchaient les petites Suédoises qui avaient la réputation d’être moins coincées que les petites Françaises. J’imagine notre étonnement, notre trouille, si nous avions approché une Greta Thunberg… », a-t-il écrit…
Greta Thunberg fait peur. Parce qu’elle met les puissants de ce monde (et en particulier les hommes) face à toutes les compromissions, les démissions, tous les abus et exploitations qui mènent aujourd’hui le monde à se déliter à vitesse accélérée. L’urgence est visible. Alors faute de pouvoir la nier, on s’attaque à sa porte-parole. Quand on n’aime pas le message, on tue la messagère…
Mais Greta Thunberg et les jeunes qui l’accompagnent n’ont manifestement pas l’intention de se laisser intimider. A l’inverse, ils ont décidé cette fois de passer à la vitesse supérieure en menant l’offensive sur le terrain juridique. Avec 15 autres jeunes âgés de 8 à 17 ans venant de 12 pays, elle a en effet annoncé, le 23 septembre dernier, le dépôt d’une plainte devant l’ONU contre cinq pays pollueurs : France, Allemagne, Argentine, Brésil et Turquie.  En dénonçant l’inaction des dirigeants comme une atteinte à la convention de l’ONU sur les Droits de l’Enfant.
Il y a 30 ans, la quasi-totalité des pays du monde ont signé cette convention par laquelle ils s’engagent à protéger la santé et les droits des enfants. “Mais ils n’ont pas tenu leurs engagements. Chacun de nous a vu ses droits violés et reniés. Nos avenirs sont en train d’être détruits”, dénonce l’activiste américaine Alexandria Villasenor.
Sur la base de cette plainte, l’ONU devra enquêter sur les violations présumées, puis faire des recommandations aux Etats visés pour y mettre fin. Les recommandations ne sont pas contraignantes, mais les 44 pays ayant ratifié, en 2014, le protocole autorisant les enfants à porter plainte, s’engagent en principe à les respecter.
Il faut s’en rendre compte : une génération que l’on accusait jusqu’ici de se désintéresser des affaires du monde est en train de monter en colère, en détermination, en mobilisation et en action contre une inaction adulte qui hypothèque gravement son avenir. Grève de l’école, action juridique mais aussi… grève d’avenir justement. Il y a deux semaines, une jeune activiste canadienne de 18 ans, Emma Lim, a lancé le mouvement #No Future, No Children ». Signifiant le refus des jeunes d’avoir des enfants tant qu’il n’y aura pas d’action contre le changement climatique. «It breaks my heart. I always imagined myself being a mother someday, and I love children so much I have worked as a nanny. But I am afraid about the world I would be bringing my children into. We’ve read the science, and now we’re pleading with our governments.»
Question brûlante à M. Trump et consorts : quel avenir pour une espèce humaine qui ne voudrait même plus se reproduire ?…

SHENAZ PATEL