Une jeune libraire mauricienne a un jour raconté dans un mail adressé aux représentants de l’Association Internationale des Libraires Francophones (AILF) les difficultés qu’elle rencontrait à se procurer des livres édités dans la région… Ce témoignage a finalement abouti à l’organisation cette semaine de deux ateliers de travail, aux instituts Français de Maurice et de Madagascar. En tant qu’administratrice et cofondatrice de l’AILF, Agnès Debiage a animé ces journées et dressé un état des lieux de la situation des éditeurs, du livre et des libraires francophones dans les différents pays de la région, imaginant des pistes pour professionnaliser et fluidifier leur circulation.
Un livre sur une étagère ou dans un rayonnage devient matière inerte dès qu’il ne circule plus de main en main… Les bibliothécaires ou les libraires qui s’efforcent de proposer des rendez-vous à thème ou des rencontres avec des auteurs ont compris l’importance de toujours susciter des envies de lecture pour valoriser leurs fonds documentaires. S’il y eut un temps quelques initiatives chez nos libraires pour créer ce genre d’échanges, force est de reconnaître qu’aujourd’hui les activités qu’ils proposent se limitent le plus souvent à la séance de dédicaces, cette petite touche formelle ajoutée à l’acte d’achat d’un produit intellectuel.
Outre un unique salon du livre qui s’est tenu en 2002 sous l’égide d’Immedia, la seule organisation qui a créé un événement régulier autour du livre a été la Bibliothèque nationale qui proposait chaque année des foires aux livres à Port-Louis, Mahébourg et ailleurs, auxquelles les libraires étaient invités à écouler leurs stocks en cassant les prix. Depuis l’an dernier, le salon du livre Confluences crée un rendez-vous prestigieux et populaire, mais beaucoup se demandent si cette manifestation dépendante du financement du bureau du Premier ministre continuera en cas de nouvelle donne politique.
Le paysage professionnel auquel les organisateurs de ce salon se confrontent à Maurice est hétéroclite et peu structuré : quelques rares éditeurs, une seule association professionnelle, une multitude d’auteurs qui s’éditent eux-mêmes, quelques rares organisations littéraires, des distributeurs de livres souvent associés à des éditeurs si ce n’est des points de ventes, une gestion des stocks de livres et des invendus qui ressemble beaucoup à celle des journaux, une multitude d’enseignes de librairies qui survivent le plus souvent grâce à la papeterie, à l’extraordinaire manne de la rentrée scolaire, voire à d’autres activités.
Paysage peu structuré
Pour la secrétaire générale de l’AILF, elle-même libraire au Caire, l’absence d’association de libraires active est un handicap à la structuration du marché. Il est vrai qu’on n’a guère entendu parler des Booksellers and stationery owners union (BSOU) et autres Mauritius association of booksellers and newsagents (MABN) depuis l’épisode du Doulos en 1998, ce bateau chargé de livres à bas prix diffusés par des organisations chrétiennes, dont les commerçants craignaient la concurrence déloyale. Le gâteau était petit et la crainte était vive de se voir dépossédé de sa part. S’il existe beaucoup de libraires à Maurice sans oublier les rayons “livres” des supermarchés et certaines boutiques touristiques, beaucoup d’entre eux vendent aussi autre chose que des livres, et certaines ne sont véritablement actives qu’au moment de la rentrée des classes.
Pourtant, on continue d’éditer des livres à Maurice. Les représentants de la Bibliothèque nationale disaient à cette réunion que sur environ 300 ISBN déclarés chaque année, 250 sont des manuels scolaires… Aux 50 autres ouvrages déclarés parce qu’ils sont imprimés ici, il faut ôter ceux destinés à d’autres pays et ajouter certains titres édités à compte d’auteur que ces derniers auraient omis d’enregistrer.
Les Éditions de l’Océan Indien, qui ont été créées en lien avec le Mauritius Institute of Education pour mauricianniser les manuels scolaires, ne proposent plus, au-delà des livres scolaires, de titres à caractère littéraire ni même de grands auteurs mauriciens, se limitant de temps à autre à des livres d’histoire ou des manuels de cuisine.
L’actuel président de l’association des éditeurs mauriciens, Christian Lecomte, fait remarquer que quand les éditeurs ne sont pas positionnés sur le créneau des manuels scolaires, le marché touristique est très important pour survivre en tant qu’éditeur. Il constate qu’il existe peu d’éditeurs spécialisés dans le domaine littéraire, à part Immedia, L’Atelier et La Maison des Mécènes. Les beaux livres, les livres illustrés, les guides pratiques, ainsi que les livres sur l’histoire sont ceux qui marchent le mieux.
Un circuit régional à créer
La distribution des livres mauriciens à l’étranger se heurte à des questions de fret maritime qu’une éditrice de livres parascolaires exportés en Afrique de l’Ouest estime « peu sécurisé » par rapport par exemple à Dubaï où sa société a décidé d’imprimer ses ouvrages. Autre paradoxe, la loi de proximité ne fonctionne pas : l’absence d’organisation du marché régional et le fait que le fret aérien coûte trop cher pour ce type de produit font qu’il est souvent plus facile pour le libraire mauricien de faire venir des livres d’Europe que d’aller en chercher dans les pays voisins. Un petit tour dans ces magasins pas comme les autres, fait aussi vite comprendre que la littérature et les ouvrages sur les autres pays de la région ne se disputent pas vraiment les vitrines…
Si par exemple la majorité des livres édités à Madagascar sont en malgache et que peu d’entre eux sont traduits en français (et encore moins en anglais ou créole), il existe tout de même une quantité non négligeable d’ouvrages édités en français qui pourraient intéresser les lecteurs mauriciens. Il suffit pour s’en convaincre de consulter le catalogue des Éditions Jeunes Malgaches qu’a créé Marie-Michèle Razafintsalama en 2002 ou encore celui des éditions Ambozontany créées par le mouvement jésuite en 1952, et même les ouvrages économiques et techniques du CITE, cette ONG malgache qui travaille sur le développement de la Grande Île. Même à l’échelle d’un si grand pays, la distribution des livres n’est pas organisée et Marie-Michèle Razafintsalama nous apprend qu’un système de commande par téléphone permet maintenant d’y pallier avec une livraison par la poste.
A l’île soeur, La Réunion des Livres, qui était d’ailleurs représentée au salon du livre Confluences l’an dernier, s’organise pour promouvoir les livres de la région, et Isabelle Leguénan nous apprend qu’une plate-forme mutualisée de distribution des livres vient de se créer sous le nom Des livres et des îles. Il existe dans ce département français 46 éditeurs dont cinq grandes maisons. Pierre Graveleau, libraire à Mayotte, explique que cette île de 220 000 habitants compte deux ou trois grande librairies, une centrale de prêt de livres dont le Conseil général a commencé le financement et plusieurs tout petits éditeurs ou auteurs qui s’éditent eux-mêmes. La clientèle est surtout composée d’expatriés et enseignants. Aux Comores, Souleimana Echat, également libraire, est quant à elle confrontée à l’épineux problème des taxes appliquées aux livres qui viennent de tomber à environ 19 % toutes catégories de livres confondus alors qu’elle étaient à 67 % auparavant. « Chez nous, raconte-t-elle, il n’y a pas de place pour les beaux livres, le pouvoir d’achat est trop faible. J’importe tous mes livres directement de France ce qui me revient à moins cher que de chercher des approvisionnement ailleurs. Pas de livres scolaires à l’école publique, peu de livres dans les écoles privées, c’est la papeterie qui nous fait vivre… »