Il est né à Maurice, a la nationalité française et travaille pour le département d’État américain. Voici le portrait de Jacques Anime, Financial Specialist/FSTO à l’ambassade des États-Unis à Paris.
Jacques Anime est né et a été élevé à Quatre-Bornes dans une famille de comptables. Son père était celui des New Mauritius Docks et son grand père a longtemps été maire de Quatre-Bornes. En dépit de ces attaches quatrebornaises, c’est à Rose-Hill que Jacques va faire ses études primaires et secondaires. Son School Certificate obtenu, sa mère décide de l’envoyer poursuivre ses études à Paris, où sa soeur va commencer ses études universitaires. « C’est à Paris, en France, que je me suis développé. À Maurice, j’étais comme beaucoup de teenagers un garçon extrêmement timide. En France, tout d’abord au lycée et ensuite à l’université, j’ai appris à communiquer, à m’exprimer, tout en ne rêvant que d’un chose : rentrer à Maurice. J’étais bien en France, mais Maurice me manquait. »
Après son bac gestion/comptabilité, il fait un brevet de technicien supérieur (BTS) en finances, se marie à Marie-Christine, une française d’origine portugaise, et commence à travailler comme comptable… à l’ambassade du Nigeria à Paris. Comment un jeune mauricien extrêmement timide se retrouve-t-il dans le milieu de la diplomatie africaine ? « Ma soeur, qui occupait ce poste, devait partir de Paris pour vivre à Bordeaux et m’a recommandé. On m’a embauché et j’ai commencé à évoluer dans le milieu diplomatique. » Un an plus tard, sur les conseils de sa femme, il répond à une annonce pour un poste à l’ambassade des États-Unis à Paris. « Pas un poste de diplomate, je le précise tout de suite. L’ambassade des États-Unis à Paris a la particularité d’avoir dans ses locaux un service financier qui dépend du département d’État. Ce service prépare le budget, gère les finances et effectue la paie des ambassades américaines de 120 pays. Les deux autres centres de ce service sont à Charleston, dans le sud des États-Unis, et à Bangkok. Je suis entré dans ce service comme assistant. »
Ce Mauricien ayant acquis la nationalité française va alors faire carrière au sein du département d’État américain. « Deux ans plus tard, grâce à un hasard et une opportunité, je suis nommé responsable de la paie des ambassades dans le secteur. Je dis que c’est un hasard et un opportunité parce que la responsable du service qui devait partir en retraite m’aimait bien et m’a chaudement recommandé pour la remplacer. Au départ, j’ai eu peur parce que j’étais encore assez jeune – 25 ans – et la responsabilité était énorme. J’ai pris ce service en main. Les choses se font sans qu’on regarde trop en arrière, et j’avais toujours envie de rentrer à Maurice. Je revenais grâce à des voyages dans la zone, puisque le secteur comprenait les ambassades en Afrique et dans l’océan Indien. »
Cinq ans plus tard, une autre opportunité professionnelle se présente. « J’ai rencontré le responsable du Paris Financial Centre au département d’État dans un ascenseur. Il cherchait quelqu’un pour être assistant-responsable du centre de Paris. J’ai accepté le job et, deux ans plus tard, comme le responsable prenait sa retraite, j’ai obtenu son poste après concours. Il y avait 26 candidats. Je ne sais pas si j’étais le plus compétent, mais j’étais certainement celui qui connaissait le mieux le fonctionnement du service. Puis, en 2001, le département d’État a créé un autre service pour assurer la formation financière de tous les employés des ambassades américaines à travers le monde. Je fais partie des trois responsables de ce service. »
Curieusement, ce haut responsable d’un des services du département américain n’a toujours pas opté pour la nationalité américaine. « J’aurais pu. Après quinze années de service dans une ambassade américaine, on peut obtenir la nationalité et même entrer dans la diplomatie américaine après quelques années. On me l’a proposé, mais j’ai refusé. » Jacques Anime sait-il que des millions d’êtres humains, dont des milliers de Mauriciens, rêvent d’obtenir cette green card qu’il a refusée ? « C’était plus qu’une green card. Mais le seul pays ou je n’aurais jamais pu travailler aurait été Maurice, où je viens régulièrement parce que je couvre l’Afrique et l’Asie. Accepter la nationalité américaine et entrer dans la diplomatie m’aurait enlevé cette possibilité. J’ai refusé, mais aussi parce que le travail que je fais à Paris est très intéressant. Il faut dire qu’avec mon statut d’employé du département d’État, je suis pratiquement chez moi aux États-Unis. C’est d’ailleurs le pays où je me sens le plus à la maison, parce que j’y retrouve tous les éléments, la façon de se comporter, de penser, que je vis tous les jours dans mon travail. Mais Maurice reste l’île natale que je ne saurais oublier. »
Introduisons une note polémique dans cette succes story : puisque la zone de contrôle financier de Jacques Anime couvre l’Afrique et l’océan Indien, quel est le montant du budget imparti à Diego Garcia ? « Diego Garcia n’est pas sous le contrôle du département d’État mais sous celui des militaires. Ce n’est pas mon secteur. Ce n’est pas dans ce que vous appelez ma « juridiction » et, je l’avoue, tant mieux pour moi. » Et sur cette question, qui a le dessus chez Jacques Anime : l’employé du département d’État américain, ou le natif de l’île Maurice ? « Je refuse de prendre parti. » La réponse, diplomatique, semble un peu facile… « Pas du tout. Le Mauricien qui est en moi sait comment nous avons perdu Diego Garcia, comment les habitants ont été forcés de quitter leurs îles par les Britanniques. Mais je sais aussi les bonnes choses que font les Américains, surtout en Afrique, même si je n’ignore pas les mauvaises choses qui ont été faites. »
En dehors de Maurice et des États-Unis, Jacques a un troisième pays, la France, où il vit depuis le début des années 80 et qui vient de passer à gauche à la suite des récentes élections présidentielles. Comment vit-il ce changement politique dans le pays qui l’a adopté, lui qui est toujours mauricien quelque part  ? « Très bien. Le changement en France, je le souhaitais et je l’attendais. Je n’ai rien contre Nicolas Sarkozy, qui a fait de grandes choses dans une tourmente économique mondiale, mais je suis davantage pour une politique plus sociale et tournée vers les gens. » Et que pense-t-il de la politique prônée par Marine Le Pen et reprise par Nicolas Sarkozy à l’encontre des immigrés et des Français qui ne sont pas de souche ? « Une de mes passions est le sport, et le foot en particulier, sans doute parce que mon fils fait partie d’une équipe. Quand on entre dans le domaine du foot, on est français parce que chaque petit gamin, quel que soit son âge, sa couleur ou sa religion, est avant tout un gamin qui aime le foot, qui veut être le meilleur. Ses parents peuvent être d’origines étrangères, mais lui est français et évolue, joue, gagne, perd avec ses copains. C’est ça la France, celle qui existe déjà aujourd’hui et dont on ne parle pas autant qu’il le faudrait. »
Mais la France n’est pas qu’un terrain de foot. Ne comprend-elle pas également les près de 20% de Marine Le Pen obtenus au premier tour des présidentielles ? « Et les 80% qui ont voté contre le FN ? » À la réflexion que beaucoup d’observateurs pensent néanmoins que Marine Le Pen pourrait devenir la prochaine présidente de la République française, la réponse de Jacques Anime est catégorique. « Pas de mon vivant. Je suis prêt à parier mon dernier… dollar. Souvenez-vous, au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002, quand on a vu (Jean-Marie) Le Pen arriver au deuxième tour. Les plus anti-Chirac, les communistes les plus rouges, sont allés voter pour Chirac pour faire barrage au FN. »
La politique mauricienne passionne-t-elle autant Jacques Anime ? « Je la suis en lisant tous les jours les journaux sur internet, mais je suis très confus par rapport à l’évolution de la politique à Maurice. » Il n’est pas le seul et il arrive de penser que les politiciens sont eux-mêmes très confus par rapport à leurs choix ! « Je ne comprends pas comment on peut se quitter, s’opposer, puis refaire alliance sans aucun problème. Je n’arrive pas à suivre les itinéraires, les alliances, les mésalliances et les retournement de veste. C’est compliqué à suivre dans la mesure ou la notion de parti est moins importante que celles des hommes. On suit davantage Bérenger, Ramgoolam et Jugnauth, qu’on ne suit leurs partis respectifs ou leurs alliances. Personne ne pourrait imaginer en France que François Hollande puisse demain contracter une alliance avec Nicolas Sarkozy, sous quel prétexte que ce soit. En tout cas, j’ai du mal à comprendre pourquoi les politiciens mauriciens se rentrent autant dedans, pour mieux se réconcilier après. »
Mais Jacques Anime tient toutefois à souligner que Maurice n’est pas que la politique : il y a le pays et, surtout, ses habitants et ses multiples cultures. « On ne s’en rend pas compte, mais le nombre de Mauriciens travaillant dans des postes à responsabilité dans les institutions internationales est incroyable. Il y en a partout, et ils s’entendent bien entre eux : la communauté, la couleur, la religion ou le niveau social n’ont pas à l’étranger l’importance qu’ils ont ici. Je suis toujours éberlué, quand je regarde la carte du monde, de découvrir la taille de Maurice et de savoir qu’il y a dans ce petit point perdu dans l’océan autant de talents, autant de richesses. Et je crois que les Mauriciens qui vivent ici ne s’en rendent pas suffisamment compte. Heureusement que de plus en plus de Mauriciens sortent de l’île et voyagent. Et j’en ai rencontré dans mes voyages. »
Un dernier mot, sur les prochaines présidentielles américaines ? « Je ne suis pas censé répondre à cette question mais personnellement, je pense qu’il serait logique que les Américains donnent un deuxième mandat à Barack Obama pour terminer ce qu’il a déjà commencé. »