Prem Goolaup (directeur de la météo)

M. Goolaup, au moment même où nous parlons, de grosses averses s’abattent sur Curepipe, Vacoas, Chemin-Grenier… Dimanche dernier, c’était la région de Port-Louis Nord. Avant cela, il y a eu Cottage. Aujourd’hui, le sujet est devenu crucial : quand un épisode extrême survient, avec pour conséquences des accumulations d’eau et des maisons inondées, la question est de savoir si le changement climatique en cours en est la cause ou non…

C’est vrai qu’avec tout ce qui se passe, pas seulement à Maurice, mais dans le monde, nous avons tendance à attribuer ces événements météo extrêmes au changement climatique. C’est toutefois discutable, car de manière générale, le changement climatique n’est pas nécessairement responsable, mais contribue à tout ce qui est en train de se passer dans le monde. À Maurice, depuis janvier 2018, on observe de gros changements.

Cela a commencé l’été dernier, en novembre, avec deux formations cycloniques, idem en décembre et également en janvier, et cela continue, avec par-dessus des périodes sèches de longues durées entrecoupées d’une période très humide et des pluies records. Mais tout cela est relatif. En anglais, on dirait : it is attributed to climate change but not responsible for. Les recherches démontrent que ce sont des activités humaines qui sont responsables du réchauffement de la terre. En d’autres mots, c’est notre attitude, notre manière de vivre qui font que le climat change, avec pour résultats ces conditions extrêmes dont on témoigne.

Ces grosses pluies et ces orages violents sont-ils prévisibles ?

D’une manière générale, c’est prévisible. En début de saison, nous avions dit qu’il y aurait plus de cyclones, plus de pluies, etc. Et tout ce qui se passe aujourd’hui confirme nos prévisions. Pour le week-end dernier, la météo avait fait des prévisions dès jeudi et répété ces informations jusqu’à dimanche. Mais ce qui est très difficile, c’est faire les prévisions au moment où cela est en train de se passer. Dans nos images, on voit un nuage arriver, mais on ne peut pas dire que dans ce nuage on aura tant ou tant de pluie et que toute cette pluie va se déverser dans une région confinée. C’est cela la difficulté. Il n’y a pas de modèle qui peut faire cela. Les grands centres météorologiques dans le monde ont le même problème, la prévision est limitée.

Comment expliquez-vous le fait qu’en dépit des avancées technologiques, nous semblons totalement dépassés face à ces phénomènes naturels ?

Ce n’est seulement à Maurice que cela se passe ainsi. Dans le monde, tous les pays sont complètement dépassés par ce qui est en train de se passer en ce qu’il s’agit du changement climatique et les événements météorologiques extrêmes. Nous avons vu cette année-ci, en Amérique du Nord, il y a eu des températures extrêmes de -49/-50°C et ce n’était pas prévu. Parallèlement dans l’hémisphère Sud, où nous sommes en été, il y a eu des régions comme en Australie ou en Amérique du Sud, où il a fait, +48/+50°C. C’est hors du contrôle de l’homme. C’est la nature. Aujourd’hui, le climat est complètement déréglé et les modèles de prévision ne peuvent pas prédire ces conditions extrêmes. Auparavant, on entendait des inondations en Afrique ou en Asie, mais aujourd’hui, il y a des inondations en Amérique, en Europe et même en Arabie, dans le désert. C’est inimaginable.

Les inondations et autres épisodes de flash floods auxquels nous avons droit relèveraient-ils plutôt, à votre avis, d’un problème météorologique ou infrastructurel ? Ou est-ce dû à une mauvaise planification urbaine ou alors à la négligence citoyenne ?

En fait, c’est un mélange de tout ce que vous dites. Tout le monde, chaque individu a sa part de responsabilité. Et cette responsabilité n’est pas un point dans le temps. C’est quelque chose qui est arrivé depuis longtemps. Le changement climatique a commencé avec l’ère industrielle avec des gaz à effet de serre émis en surplus dans l’atmosphère. Nous avons des données datant de 1850, et cela démontre que ce n’est pas au 21e siècle que le comportement des hommes a changé, mais au fil des années. Si on se concentre sur Maurice, il ne faut voir les choses sur 10 ans, mais revenir 50 ans en arrière au minimum. Dans les années 1950-60, notre environnement physique était différent. Toute la surface bétonnée que l’on voit aujourd’hui était autre il y a 50 ans. Il y avait un certain nombre de drains, mais aussi de natural water pathways qui ont disparu au fil des constructions. Le problème d’urbanisation n’est pas seulement à Maurice, c’est partout, même en Europe. Mais dans les pays en développement, comme au Mexique, ou au Brésil par exemple, le problème est plus accentué. Autre chose : de tout temps, l’homme a calculé les drains en fonction des données historiques sans réaliser que the normal has changed et is continually changing.

Les services météo ne cessent d’être l’objet de vives critiques en tous genres. N’est-il pas temps de revoir la façon dont est présentée le bulletin météo ?

C’est vrai et c’est dommage que, quand il y a des inondations, les gens sont en colère contre la météo. Mais nous réalisons que, d’une part, les informations ne parviennent pas comme il faut aux citoyens et, d’autre part, dans bien des cas, la population ne comprend pas ce que dit la météo. Par-dessus cela, il y a aussi beaucoup de misinformation qui circulent sur les réseaux sociaux et le public croit que ce sont des nouvelles qui proviennent de la météo. Or, la météo fait son travail et aujourd’hui, grâce à son personnel et les outils de pointe, elle est beaucoup plus précise qu’auparavant. Mais si le public n’arrive pas à comprendre ce qu’on est en train de prédire, nous ne pouvons pas rester les bras croisés. Il faut être honnête, il y a des choses à améliorer. Nous réfléchissons à comment améliorer notre système de communication pour transmettre le maximum d’informations au public.

Les outils de simulation de la station météo sont-ils fiables et efficaces ?

Oui. Certainement. Nous avons tous les outils qu’il nous faut pour travailler. Les logiciels de prévision et les machines sont updated régulièrement. Nous sommes à égalité avec les centres météo mondiaux.

En sus des inondations, nous avons également été témoins de phénomènes singuliers comme des mini-tornades ou encore la foudre dévastant des maisons. Ces types d’événements peuvent-ils être prévenus ?

C’est très difficile de prédire des tornades, car lorsqu’on regarde les images satellitaires, ce n’est que lorsque le système arrive qu’on note une déformation. Même si on émet un bulletin dans les cinq minutes qui suivent et qu’on déclenche une alerte, c’est trop rapide, le phénomène est là. Ce n’est pas à Maurice seulement que cela se passe comme ça. Et prévoir la trajectoire d’une tornade qui est erratique est quasi-impossible. Comme pour les orages et la foudre. On peut localiser les orages dans telle ou telle région, mais on ne peut pas dire que la foudre va s’abattre sur ce bâtiment ou ce point. Il n’y a pas de technologie pour ce type de prévision.

En termes d’avancées technologiques, où en est l’entrée en opération de ce fameux radar Doppler à Trou-aux-Cerfs ?

Le radar sera opérationnel très bientôt. C’est un outil d’observation de pointe, le plus perfectionné que nous ayons dans cette partie du monde, dont l’objectif et de fournir des données les plus précises pour contribuer à réduire les risques de catastrophes. Mais il faut comprendre que l’installation d’un radar n’est pas comme celle d’une télé qu’on achète et qu’on allume et qui joue dans l’instant. Après son installation, il y a une série de tests et de calibrage du radar que nous avons à effectuer. Ces tests sont nécessaires pour voir la précision de toutes les observations et cela demande du temps. On a terminé les tests et nous sommes en train de faire le calibrage. Dans les mois à venir, très bientôt, le radar sera opérationnel.

La Réunion a lancé un deux Gliders (planeurs sous-marins) la semaine dernière en vue d’améliorer les prévisions météorologiques et cycloniques. L’un des Gliders sera envoyé au Nord-Est et au Nord de Maurice, et fera un aller-retour sur à peu près 1 500 km, sur une période de deux mois. Sommes-nous associés à ce projet d’envergure qui est une première dans l’océan Indien ?

Non, nous n’y sommes pas associés, mais nous sommes au courant. C’est pour la collecte des données durant cette période cyclonique. Il y a une collaboration avec La Réunion et évidemment entre confrères, il y aura un partage de données et de connaissances.

À quel genre d’amélioration météorologique peut-on s’attendre pour le futur ?

Dans le domaine de lamétéo, on peut pas dire qu’on achète une machine et qu’elle durera 40-50 ans et non plus que notre méthode de travail reste pareil. La météo évolue tout le temps. Pas seulement en termes de technologies, mais aussi des modèles de prévision. Les recherches continuent pour fine-tune nos modèles. Si en 2000 le success forecast était de 70%, aujourd’hui il est de 85%. Est-ce qu’on peut atteindre 100% ? Non. On peut arriver plus près encore, mais l’atmosphère est tout le temps chaotique et ce sont des équations probabilistiques. Nous ne parviendrons jamais à 100%. Dans 10-15 ans, nous atteindrons sans doute les 90%, mais jamais à 100%. Mais on continue à chercher et à améliorer. Aujourd’hui, c’est le modèle de communication qui change également. Il y a l’application mobile et très bientôt nous serons également présents sur les réseaux sociaux.

Le mot de la fin…

La population doit se dire que quand il y a de grosses averses avec pour conséquences des inondations dans tel ou tel endroit, ce n’est pas la météo ou les autorités qui doivent être blâmés. Toute la communauté doit être impliquée. Réduire les risques de catastrophes doit être community based. Il doit y avoir une préparation, une sensibilisation, une éducation. Mais cette éducation, cette prise de conscience ne démarrent pas lorsqu’arrive la saison des pluies, mais des années avant. Par exemple, sachant que Port-Louis est une région à risques, les Port-Louisiens doivent aussi se dire qu’ils ont à contribuer à réduire les risques. Oui, les autorités sont là, mais en temps que citoyens, on ne va pas amplifier le problème en obstruant les drains et attendre que les autorités nettoient et après dire que c’est la météo qui n’a pas fait son travail. Nous devons travailler en collaboration avec la météo et les autorités pour réduire les risques de catastrophes. Ce n’est pas le travail d’une personne.