En publiant Francis Thomé, compositeur créole chez L’Harmattan, Claudie Ricaud se rappelle à nous non pas comme directrice du Conservatoire national de musique François Mitterrand, mais comme musicologue, ce qu’elle est en premier lieu, notamment à travers la thèse sur le séga qu’elle a présentée à Sydney lors de ses études. Ce gros ouvrage de près de 500 pages offre une biographie particulièrement détaillée et contextualisée de Francis Thomé, ce compositeur, pianiste et professeur de musique né à Port-Louis, qui a vécu une brillante carrière dans le Paris mondain de 1870 à 1909.
Le souvenir de Francis Thomé s’est presque totalement estompé trente ans après sa mort à tel point que seulement deux de ses compositions sur environ trois-cent cinquante, se jouaient encore il y a une dizaine d’années. Estimant par exemple que sa musique de chambre pourrait être remise au goût du jour, Claudie Ricaud propose dans ce livre, outre la biographie du musicien, un classement et une présentation de ses oeuvres qu’elle destine particulièrement aux musiciens qui souhaiteraient les jouer un jour. Roy Howat de l’Académie royale de musique de Londres invite quant à lui dans sa préface à réévaluer ce répertoire « consigné à la périphérie de l’histoire souvent en raison d’habitudes d’interprétation non contestées et chargées de préjugés… »
Claudie Ricaud explique l’oubli dans lequel a sombré Francis Thomé par le fait qu’il ait été pour une large part un musicien des salons mondains ce qui le prédisposait aux pièces de genre à la durée de vie plus éphémère que les sonates ou concertos. Francis Thomé a aussi voué une grande partie de sa vie à l’enseignement. Toutefois, l’auteure remarque les signes d’un regain d’intérêt pour son musicien fétiche, tels que la réédition en 2004 d’un morceau qu’il avait composé pour clavecin, l’inscription de sa fantaisie pour cornet ou trompette pour le certificat de la Royal School of Music en 2010-2012, et surtout l’acquisition qu’a faite la bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris en 2005 de l’ensemble de son oeuvre manuscrite, puis son inscription parmi trente-neuf sujets, dans un appel à chercheurs lancé en 2005/2006.
Depuis 2010, l’auditorium du Conservatoire François Mitterrand porte son nom, et ses oeuvres y sont régulièrement jouées. Au fil des ans, le conservatoire collectionne ses oeuvres manuscrites, enregistrements et autres objets qui pourraient un jour figurer dans un musée dédié à sa mémoire. Au musée de la photographie, Tristan Bréville fait actuellement l’acquisition d’un album dans lequel figurent deux photographies de lui, d’autant plus que l’iconographie de l’époque nous confirme que cet homme était très en vogue dans le milieu musical parisien, à commencer par un portrait réalisé par le plus célèbre portraitiste du XIXe siècle français, Nadar. Relevons aussi que son monument funéraire au cimetière Montmartre à Paris, a été sculpté par le même artiste qui a réalisé le christ rédempteur de Rio, et qu’à Maurice le peintre Gabriel Gillet en a peint le portrait. Son trio pour piano, violon et violoncelle a été enregistré par un ensemble allemand en 2010, mais l’album du Trio Thalberg qui devrait sortir incessamment, nous fera entendre un choix d’oeuvres de musique de chambre…
Un féministe avant l’heure
Lorsqu’elle a entrepris ses recherches, Claudie Ricaud a été impressionnée par l’abondance des coupures de presse de l’époque qu’elle a pu retrouver dans les archives françaises, et de l’aide précieuse de ces documents pour pouvoir reconstituer à la fois l’oeuvre et la vie de l’artiste. Ces articles de critique musicale sont d’ailleurs cités de bout en bout du présent ouvrage. S’il a joué toute sa vie pour des concerts de bienfaisance, n’hésitant jamais à prêter main forte aux actions de solidarité, il a aussi participé à des concerts durant le siège de Paris par la Prusse en 1870, ainsi que sous le gouvernement de la Commune dont il s’est ainsi montré solidaire. Mais l’auteure a aussi été plus particulièrement touchée par son engagement auprès des femmes, à cette époque où l’on enseignait la musique aux jeunes filles de bonne famille pour qu’elles jouent à la maison, les scènes étant réservées aux musiciens masculins.
Alors que la pratique voulait que les cours prodigués aux jeunes filles soient animés par des femmes enseignantes, Francis Thomé a durant toute sa carrière appliqué la mixité en enseignant à des classes de jeunes femmes. Il a joué pour la Société libre pour l’éducation supérieure des femmes, il est présent dans un ouvrage de référence sur La femme (1894), et saura encourager la gent féminine à utiliser la musique comme moyen d’émancipation. Non seulement il enseigne aux femmes mais aussi il joue avec elles d’égal à égal dans des salles de concert, comme ce sera le cas avec Juliette Toutain (première femme compositeur à s’inscrire au Prix de Rome), avec les soeurs Moulins ou encore Louise Steiger et Marie Roger-Miclos.
Origines masquées
Claudie Ricaud espérait secrètement découvrir quelques oeuvres tropicales mais elle a dû constater que Francis Thomé évite dans ses oeuvres toute référence à l’île natale, cédant pourtant régulièrement aux modes orientalistes de l’époque. Il ira simplement jouer à Londres pour venir en aide aux sinistrés du cyclone de 1892, et proposera une adaptation musicale du poème réunionnais de Leconte de Lisle, Le manchy, pour une lecture interprétée par rien moins que Sarah Bernhardt. Il en fera de même avec Les elfes en 1895.
Tout à fait discret sur ses origines, même si quelques chroniqueurs ne manquent pas de le rappeler parfois en termes hostiles, il vivait à Paris au même moment qu’un autre mauricien, le ténor Léon Carvalho qui dirigeait l’Opéra Comique, mais avec qui il n’a cependant jamais pu travailler malgré quelques tentatives. Peut-être ce fils de la communauté blanche mauricienne ne souhaitait pas spécialement fréquenter un métisse tel que Thomé. Félix, le père de Thomé, qui tenait un magasin d’alimentation à Port-Louis, a en effet été affranchi en 1819, tandis que sa grand-mère maternelle venait probablement d’une famille d’esclaves…
Plutôt que de chercher un caractère mauricien dans ses créations, Claudie Ricaud estime qu’il est plus fructueux ici de s’intéresser à l’influence du musicien mauricien dans le milieu parisien de son vivant, et celle qu’ils ont pu avoir indirectement ici par retour, à travers des musiciens qu’il a formés à l’instar de Marcel Chastelier, ou encore à travers des artistes français qui venaient en tournée ici comme la chanteuse lyrique Jenny Sallard.