La Café Édouard de Saint-Denis de La Réunion a accueilli il y a un mois un nouveau titre littéraire, Kanyar, qui contient des textes de douze auteurs dans son premier numéro. Créée par André Pangrani le fondateur du Cri du Margouillat à La Réunion, cette revue de nouvelles entend « embrasser les singularités du monde, d’où qu’elles viennent et quelle que soit la langue dans laquelle elles souhaitent nous parler ». Disponible chez Bookcourt et au Cygne, ou sur le site revuekanyar.com.
En lisant ce premier numéro de la revue Kanyar, le lecteur peut voyager du coeur du Chaudron au fleuve Congo pour une improbable croisière, des trottoirs de Salvador au Brésil à Dakar la belle, de la plage de Boucan Canot à la côte d’Azur, du coeur d’une étrange forêt tropicale peuplée de plantes carnivores à la route Nationale 4… Le héros de David Pierre Fila se sent appartenir à Dakar mais elle le rejette. Il partage son blues au fil de ses errances dans la ville sénégalaise. Ce réalisateur franco-congolais signe de nombreux films documentaires et de fiction, ainsi que quelques textes aux titres nostalgiques.
Le mot Kanyar, ou le vaurien en créole, apparaît dans la première nouvelle du recueil, que signe le dramaturge Emmanuel Genvrin. Dans Tulé Tulé, ce sont des petits “kanyars” réunionnais que des éducateurs emmènent du côté de Toliara, à Madagascar, pour relever une léproserie. Les services sociaux ont jugé bon de les envoyer travailler dans un camp humanitaire à Madagascar pour les inviter à prendre du recul par rapport à leur condition.
Surnommé Tulé en référence à la ville de Tuléar (Toliara en malgache), ce jeune disparaît mystérieusement alors qu’il est sensé revenir dans l’île soeur avec ses semblables, qui ont suivi le même stage. Étouffée par crainte du scandale, cette histoire à donné lieu à toutes sortes de rumeurs des plus rassurantes aux plus inquiétantes. Comme Tulé Tulé, l’action de plusieurs des textes publiés se déroule à La Réunion ou dans la région.
Le goût du texte
L’initiateur de cette revue à périodicité semestrielle n’est autre qu’André Pangrani, le fondateur de feu le Cri du Margouillat, cette maison d’édition de bande dessinée qui a aussi donné lieu à un festival. Ne vivant plus à La Réunion, l’homme renoue ainsi avec elle à travers cette revue. Sans thème imposé, Kanyar recherche une qualité littéraire avant tout pour laquelle le style et l’intérêt de l’histoire racontée priment sur le reste. Le texte court peut prendre la forme d’un récit, d’une fiction ou d’un scénario au gré de l’auteur.
Si la nouvelle est un genre littéraire beaucoup moins prisé que le roman en France, les créateurs de cette revue estiment qu’il pourrait en être autrement à La Réunion, où bien des histoires restent à raconter. Kanyar est ouverte à toutes les langues, pourvu qu’une traduction en français soit proposée à côté du texte original. L’actrice américaine d’origine roumaine, Elina Löwensohn, publie ainsi un des textes les plus courts, intitulé Longing dans sa version originale et Désir dans sa version traduite en français par Agnès Contensou et André Pangrani. Ce texte s’en tient à la description d’un désir fugitif et fulgurant pour une autre personne, une attente n’existant que pour elle-même.
Chambre verte de Cécile Antoir, tout comme Ulimina de Pierre David Fila, associe le corps à la végétation de manière fusionnelle dans un texte métaphorique qui courtise l’anticipation. Partir au coeur des ténèbres avec Olivier Appolodorus sur le pas de Conrad, en remontant le fleuve Congo de Braza à Kisangani, s’interroger sur les connexions familiales généalogiques d’une ancêtre avec Marie Martinez, vivre des moments déroutants avec Cordelia après le décès d’un père et converser avec deux loups magiques grâce à Xavier Marotte, Kanyar distille des histoires insolites, parfois dans un style soigné, d’autre fois dans une langue populaire et riche. On y trouvera même un guide pour les apprentis acteurs qui ne manquent pas d’humour.
La revue de nouvelles N comme nouvelles avait marché quelques années en France dans les années 90 pour finalement s’arrêter. Souhaitons le contraire à Kanyar : longue vie à l’instar de notre Collection Maurice, avec aussi des textes écrits par nos écrivains, qui enverront leurs propositions à travers le site revuekanyar.com.