Une école sur 10 à Maurice connait Zippy. En neuf ans, ce personnage de bande dessinée est devenu l’ami de plus de 25 000 enfants, et ce grâce à l’équipe de l’institut Cardinal Jean Margéot (ICJM). Récemment présentes à Durban, en Afrique du Sud, pour le premier Pan-African Psychology Congress (PAPU2017), les deux représentantes de l’institut ont porté haut les couleurs mauriciennes, prouvant que nous sommes finalement à l’écoute de nos enfants… Emilie Duval, docteure en Psychologie Clinique et responsable de Projets Psychologie en Milieu scolaire, au Service diocésain de l’éducation catholique (SeDEC) et Sarah Gourel de St Pern, psychothérapeute, thérapeute Imago Certifiée et responsable de la Formation Projet Zippy, au seDEC ont présenté deux des projets phares de l’institut, soit le programme « Les enfants de zippy » et les « Counselling units dans les écoles ».
A peine arrivée au pays, Emilie Duval bouillonne de nouvelles idées pour améliorer la recherche dans le domaine du développement cognitif et émotionnel chez l’enfant. « C’était une expérience très enrichissante pour nous. L’on a pu présenter nos projets aux différents pédagogues et spécialistes de l’Afrique entière », nous dit-elle. Ayany pour thème « Psychology for society », le congrès, qui s’est déroulé du 18 au 21 septembre, a vu la participation de près de 1 500 participants, comptant près d’une centaine de présentations par jour. « Nous n’avions que 15 minutes pour présenter nos projets, mais ceux qui étaient présents ont été très impressionnés par ce que nous accomplissons dans notre petite île ! », dit-elle.
En effet, Les amis de zippy, programme international visant au bien-être mental de l’enfant, n’existe dans aucun pays africain, sauf à Maurice. « Leurs problématiques sont similaires aux nôtres, et ils ont trouvé cela intéressant. L’on peut être fier de dire que l’on est le premier pays africain à avoir ce programme ! »
Un enfant sur 10 souffre de trouble mental
La question de la santé mentale est sacro-sainte. Selon Emilie Duval, un enfant sur 10 souffre de trouble mental, que ce soit de dépression, de troubles alimentaires ou de tendances suicidaires. « Tout cela a un coût sur l’économie. Les enfants sont les adultes de demain et une chose entraine l’autre », explique-t-elle. Ainsi, un enfant souffrant de dépression devient un adulte souffrant d’un mal-être silencieux, qui affectera à la fois sa vie personnelle et sociale, qui par effet domino entraine une baisse de productivité à tous les niveaux. Un cercle vicieux que l’on peut néanmoins stopper avec plus de recherches en amont et de volonté de tous. « L’on doit dire que l’on a eu le soutien indéfectible de la ministre qui, après sept ans, a fini par implémenter ce programme dans les écoles d’Etat également. Avec le PSAC, les enfants de 5 à 7 ans bénéficieront d’une session de « life skills » ou ils feront la connaissance d’eux-mêmes. Une chose que l’on ne nous a pas appris à faire et pourtant cet aspect est bénéfique et essentiel au développement d’une personne », dit-elle. Et bien sûr, Zippy les accompagnera…
« Zippy est un personnage qui accompagne l’enfant dans son développement des aptitudes psychosociales par exemple. Il sera en colère, heureux et triste comme l’enfant lui-même. Le but est de dire à la petite fille ou au petit garçon qu’il est naturel d’éprouver certaines émotions, et qu’il est important de s’exprimer au travers des mots et de la parole », relate Emilie Duval. « Ce programme fonctionne depuis 9 ans, et sur le qualitatif, nous voyons que ce projet ne peut être que bénéfique. Hier encore, lors de la remise de certificats aux enfants qui ont suivi le programme, une mère a témoigné. Elle était contente que sa fille de 6 ans ait pu s’exprimer pour dire qu’elle était un peu jalouse de ne pas avoir eu de cadeau comme son frère. C’est à travers ce genre de témoignage que l’on se rend compte que le projet fait finalement beaucoup de bien. Par ailleurs, je le dis toujours, un enfant fait mieux quand il fait de son mieux. Lorsqu’il se sent bien, l’académique suivra et ça s’applique aussi aux adultes. »
La mort et le deuil chez l’enfant
Ainsi l’ICJM s’occupe de la formation des enseignants qui à leur tour accompagnent leurs élèves pendant 24 séances ou sont abordés plusieurs thèmes et sujets, dont la mort. Des séances qui comprennent des story telling, des jeux, des groupes de paroles, entre autres. « Dans notre programme, une visite au cimetière est incluse. Il est important de parler de ce sujet qui reste pour nous, adultes, tabou. Il est important de parler du deuil. On a certainement du travail à faire, mais les choses avancent petit à petit. Il est ainsi primordial de traiter un sujet que l’on peut aborder dans un contexte et le cimetière est le lieu idéal pour faire comprendre certaines choses à l’enfant qui a perdu un proche et qui n’arrive peut-être pas à s’exprimer sur certaines choses », explique Emilie Duval.
Pour elle, ce programme de développement cognitif et émotionnel de l’enfant devrait être dans toutes les écoles de l’île. « L’on doit trouver le temps d’écouter les enfants, il y a beaucoup de non-dits, et cela ne fait que créer de l’angoisse. » En outre, du programme de Zippy, le duo a également présenté le projet de « Counselling units » mis en place dans 15 collèges catholiques. « Nous aimerions que les collèges d’Etat suivent eux aussi, car nos adolescents souffrent beaucoup », dit cette dernière.
Il n’y aurait, à la grande stupéfaction de tous, qu’un psychologue pour 6 178 enfants du primaire et du secondaire, dans les écoles d’Etat ! « Et bien sûr, ne parlons pas des procédures avant que l’adolescent ne soit reçu par un psy. L’enfant a le temps de tenter de mettre fin à ses jours trois fois avant de finalement commettre l’irréparable, et il sera toujours en train d’attendre ! C’est aberrant ! »
« Le cerveau de l’adolescent est en ébullition complète ! »
Ainsi, selon elle et son équipe, « il faudrait y avoir une unité psychologique, une cellule dans chaque école, avec des services gratuits et réguliers pour écouter et accompagner l’enfant. Nous formons depuis 2006 des ‘school counselors’, alors qu’en vérité ce poste n’existe pas encore sur la liste du PSSA ! Nous avons créé un poste en quelque sorte ! » (…) Nous travaillons pour implémenter certaines choses en vu du PRB 2020. Par exemple, les diplômés en psychologie de l’Université de Maurice pourraient après leurs trois années de licence bénéficier de formation pratique en counselling ou ils apprendraient à écouter une personne, un enfant. C’est important. »
« Oui, l’on parle de drogue, de violence dans les écoles, d’indiscipline, etc. Mais que faisons-nous de tout cela ? Est-ce que l’on prend le temps d’écouter ce que ces ados ont à dire ? Il faut que l’on comprenne une chose : le cerveau de l’adolescent est en ébullition complète ! Et c’est prouvé scientifiquement ! Alors comment peut-on attendre que ce dernier agisse avec la même lucidité qu’un adulte ? », renchérit-elle. Et d’ajouter que le « risk taking fait partie de l’adolescence ! Ce qu’il faut c’est communiquer avec eux et leur parler. On va interdire ? Ça va quand même se passer et ça va mal se passer. Il faut donc encadrer ces jeunes. C’est comme dans le cas de l’autisme virtuel où le jeune est scotché à son téléphone. Au lieu de lui interdire l’utilisation de son portable, il serait plus efficace de lui instaurer des règles, et de lui dire qu’il peut l’utiliser de 10 heures à midi, par exemple. »
Emilie Duval est catégorique. « Nos enfants sont les plus magnifiques du monde ! » dit-elle en riant. « Nous avons de bonnes pratiques et ce congrès nous a permis de mettre les choses en perspective. Il y a beaucoup d’espérance pour le petit pays que nous sommes… »