L’université de Maurice a reçu mercredi dernier trois jeunes écrivains mauriciens sur le thème de la vocation littéraire et des sources d’inspiration. Ameerah Arjanee, Aqiil Gopee et Alexandra Isaacs se sont prêtés au jeu des questions/réponses le plus souvent posées par le Lecturer Sachita Samboo et le fondateur de l’Atelier d’écriture Barlen Pyamootoo, devant une assemblée d’étudiants passionnés.
Quand Ameerah Arjanee lit ses poèmes de sa voix cristalline et délicate, elle nous transporte dans un nouveau monde, fait d’enfance et de maturité, de poésie et d’une perception de la réalité à la fois singulière, spirituelle et minimaliste. Cette jeune femme de 20 ans affiche une émouvante timidité qui ne fait finalement qu’ajouter au désir d’entendre la profondeur et la justesse de ses propos, qu’ils soient improvisés dans la langue du coeur, le créole mauricien, où elle raconte son intérêt pour les mots de différentes langues, ou qu’ils soient préparés lorsqu’elle lit Poetry dans la langue de Shakespeare dans laquelle elle crée.
À 20 ans, 17 ans et un peu plus, les trois jeunes écrivains Ameerah Arjanee, Aqiil Gopee et Alexandra Webber Isaacs, affichent déjà un parcours dans la littérature, avec des publications et des distinctions, quelques prix ici ou ailleurs. Si la passion fait jaillir les mots de leur imaginaire, leur témoignage démontre que la naissance de la pensée demeure un processus obscur et difficile à décrire ou définir. À la question de savoir comment on devient écrivain, Alexandra Webber Isaacs affirme son intérêt sans cesse renouvelé pour l’Irlandais James Joyce et confie qu’elle puise actuellement sa motivation dans le désir d’écrire pour et sur l’adolescence, cette période si fondamentale de la vie trop souvent perçue à travers des clichés.
Les raisons d’écrire diffèrent d’une personne à l’autre, et Aqiil Gopee avoue ne pas savoir clairement pourquoi il s’est mis à écrire à l’âge de 10/11 ans, évoquant simplement un besoin inexplicable qui a germé en lui. Les sources d’inspiration résident autant dans le vécu que dans les lectures, qu’il s’agisse des contes fantastiques, de Finnegans’ wake ou Ulysse vu par James Joyce ou encore des expressions métissées du poète de Sainte-Lucie, Derek Walcott. Les intervenants soulignent l’importance de la lecture et du partage… « Un chef-d’oeuvre ne sert à rien si le tiroir est son seul lecteur… » fait remarquer Aqiil Gopee. Ce à quoi il ajoute qu’il ne faut pas baisser les bras face aux critiques mais, au contraire, les prendre comme des encouragements à s’améliorer. Barlen Pyamootoo évoque Borgès, qui disait écrire pour ses amis.
Fi des clivages de langues
Depuis longtemps, les milieux littéraires, et plus généralement les milieux de la création, sont par essence cosmopolites, davantage réunis par les styles et courants que par la linguistique. Mais, souvent, la politique, les organisations et aussi les lois du marché du livre tendent à compartimenter et mettre les littératures et leurs créateurs dans des boîtes linguistiques assez étriquées.  
Nandini Bhautoo Dewnarain, récemment nommée chef du département d’anglais, fait remarquer que ces jeunes auteurs ne sont absolument pas touchés par les clivages de langue, pouvant être aussi bien inspirés par des oeuvres anglophones que francophones, créolophone ou hindiphones, suggérant que cela semble être naturel. Ce qu’Alexandra Isaacs confirme sous la forme d’un phénomène inconscient lié au caractère multiculturel du pays, tandis qu’Aqiil fait remarquer que l’inspiration peut absolument être partout. Ameerah Arjanee exprime son infini plaisir à entendre et explorer les mots et correspondances dans différentes langues, en espagnol, en latin, etc, qui génèrent des images singulières et enrichissent le langage de l’écrivain.
Sur la question des clivages linguistiques, Sachita Samboo exprime son désaccord avec une tradition académique qui voudrait que la littérature et la langue dans laquelle celle-ci est créée soient associées au nationalisme… faisant échos en cela au manifeste de la littérature monde signé par des écrivains qui voulaient rompre avec l’idée d’une francophonie centrée sur la France. Pour elle, l’approche de la littérature se conçoit avec l’appui de la traduction (qu’elle pratique avec finesse dans sa version française des poèmes d’Ameerah Arjanee) et des recherches comparatistes en littérature. Un département de littérature comparée est d’ailleurs en gestation.
Le doyen de la faculté des sciences humaines, Arnaud Carpooran, fait quant à lui remarquer que, même dans des structures clivantes, la pratique des littératures est mélangée et englobante. À l’origine, le département de Humanities avait une composante englobante, puis il a fallu créer un département de français à côté de l’anglais, mais il existe aujourd’hui des volets d’études qui abattent les frontières linguistiques comme la créolistique, les études de traduction et le département des langues étrangères. « De toute façon, précise-t-il, la réalité mondialisante nous impose la nécessité de nous mélanger, et si certains clivages apparaissent encore dans nos structures, l’université ne peut pas ne pas changer, la réalité lui impose des pratiques qui exposent continuellement étudiants et professeurs à diverses langues et cultures. »