Vous avez participé cette semaine, à Maurice, à un atelier international sur la gestion des déchets. En quoi cette réunion de techniciens vous intéresse-t-elle ?
Il faut savoir que je suis technicien avant d’être politicien. De par ma formation et mon parcours professionnel, j’ai été étroitement lié à la question de l’environnement. En tant que commissaire de la Pêche, de l’Environnement et du Tourisme, je juge important de participer à ce genre de rencontres, car les techniciens n’ont pas toujours le dernier mot. Les policy makers doivent aussi être là pour permettre de concrétiser certaines choses.
En participant à cet atelier, j’ai pu me rendre compte comment les autres pays gèrent ce qu’on appelle le solid waste. Je suis particulièrement intéressé par le projet de landfill qui se fait à Maurice, par exemple, car nous comptons venir avec un projet semblable dans le budget 2014. Le recyclage des bouteilles en plastique a également retenu mon attention. J’ai déjà établi des contacts pour la mise en place d’une telle unité à Rodrigues. Cela créera de l’emploi tout en protégeant l’environnement. Les Seychelles ont également présenté un projet intéressant de recyclage de bouteilles en verre. Le recyclage est important pour nous, car nous voulons faire de Rodrigues une île écologique. Par ailleurs, j’ai eu l’occasion de partager notre expérience en matière d’approche participative avec les autres pays. À Rodrigues, tout ce qui se fait est d’abord discuté avec le peuple et mis en place avec sa participation.
N’est-ce pas justement ce que vous reprochaient les pêcheurs : l’absence de concertation avant la fermeture de la pêche à l’ourite ?
Ce projet de fermeture ne date pas d’hier. Tout le monde à Rodrigues était parfaitement au courant, depuis quelques années, que nous étions contraints de prendre une telle mesure pour protéger nos espèces d’ourites. Des études avaient été entreprises, notamment par Shoals, démontrant une baisse drastique de la population des ourites. Les rapports affirment même que si rien n’avait été fait, d’ici 2015, nous aurions perdu 80% de nos espèces d’ourites.
Nos adversaires politiques étaient également au courant de la situation et des mesures recommandées pour protéger les ourites. Mais nous seuls avons eu le courage d’aller de l’avant. La fermeture de la pêche à l’ourite est une mesure impopulaire pour moi, mais elle est bénéfique pour Rodrigues. Dans cinq ans, nous pourrons voir les résultats.
Après les manifestations de ces dernières semaines, tout est donc rentré dans l’ordre ?
Sur 1 400 pêcheurs concernés, seuls 25 ont manifesté. Qui plus est, ce sont des personnes pêchant en haute mer et touchant la bad weather allowance. Mais au-delà des critiques et des manifestations, il faut reconnaître que ce qui se passe actuellement à Rodrigues est extraordinaire. En tant que scientifique, je pratique régulièrement la plongée. Et je suis étonné de voir des ourites alors qu’on n’en voyait plus il n’y a pas si longtemps.
Par ailleurs, avec la fermeture de la pêche à l’ourite, c’est tout l’écosystème qui respire. Les coraux, les coquillages, les algues ne sont pas atteints, les poissons ont à manger… Parallèlement, les pêcheurs suivent en ce moment une formation sur l’importance de l’écosystème. On leur apprend, par exemple, qu’il ne faut pas détruire des coraux pour en retirer une ourite.
De même, au cours de ces deux mois de fermeture, les pêcheurs sont affectés à l’embellissement de l’environnement dans leurs villages. Le premier jour, nous avons distribué 9 000 sacs poubelles et, le lendemain, on est venu en redemander. Nous espérons que cela donnera de bonnes habitudes aux Rodriguais et que la protection de l’environnement deviendra une priorité pour eux.
Il y a quelque temps, l’émission française Thalassa montrait le pillage des ressources marines à Rodrigues et fustigeait le laxisme des autorités. Que faites-vous pour remédier à la situation ?
Depuis que nous sommes au pouvoir, nous sommes en train de mettre de l’ordre dans l’exploitation marine à Rodrigues. La fermeture de la pêche à l’ourite est un exemple. Nous avons également un projet de quatre réserves marines. À ce sujet, je précise que les réserves ne sont pas des obstacles aux activités de la pêche, mais seulement une question de zoning. Ce sera profitable à tous. Nous pratiquons également la plantation de coraux pour favoriser la régénération du lagon.
Il y a une dizaine d’années, j’avais réalisé un rapport sur la nécessité de protéger les tortues de mer. Rien n’avait été fait depuis. Mais un petit groupe a récemment été mis en place spécialement pour cela. Leur action consistera à veiller à ce que les oeufs de tortues ne soient pas pillés. Il faut aussi éduquer les gens afin qu’ils ne tuent pas les tortues qui viennent sur la plage pour pondre.
D’autre part, nous viendrons avec des mesures pour éviter la surexploitation de la mer. Le gouvernement régional élaborera des projets de formation pour aider les pêcheurs à trouver un travail alternatif. Dans tout ce processus, c’est la responsabilisation du Rodriguais qui prime. Nous avons arrêté, par exemple, de planter du vacoas pour l’artisanat. En revanche, nous offrons des terrains aux artisans pour qu’ils plantent leurs propres vacoas. En 2013, nous bannirons aussi les sacs en plastique à Rodrigues. Toutes ces mesures visent à diminuer la pression sur l’environnement.
Quelles sont vos relations avec le ministère de la Pêche à Maurice ?
J’ai lu récemment que, lors d’une conférence de presse, le ministre de la Pêche Nicolas Von Mally a exprimé son souhait de travailler avec moi. Mais la question ne se pose même pas. En tant que ministre de la République de Maurice, il doit de toute manière travailler avec moi, que cela lui plaise ou non. Rodrigues doit avoir sa part du gâteau et cela doit se faire de manière appropriée. Rodrigues a un gouvernement régional et tout se qui se fait dans l’île doit passer par lui. Le ministre Von Mally ne peut pas, par exemple, lancer des projets en s’adressant directement à la communauté des pêcheurs. Ce serait bafouer l’autonomie.
Concrètement, il n’y a aucune ligne de communication entre le ministère et la commission de la Pêche…
Si le ministre Von Mally a des projets pour Rodrigues, qu’il vienne me voir. Je suis là pour travailler pour le pays. Qu’il ne fasse pas ses affaires de son côté, en catimini.
Vous êtes également commissaire du Tourisme. Comment vivez-vous la crise qui frappe ce secteur en ce moment ?
Nous ressentons les mêmes effets qu’à Maurice. Le tourisme connaît une période difficile. Mais ce n’est pas alarmant, nous y sommes habitués. Nous ne sommes au pouvoir que depuis six mois et il nous faudra du temps pour élaborer une politique touristique plus percutante. J’ai assisté récemment à un salon du tourisme à La Réunion et j’ai été étonné de voir que Rodrigues n’était pas promu comme destination. Chacun était là pour vendre son propre établissement.
Lorsque je regarde ailleurs, Mayotte disposait d’une grande banderole avec, comme slogan, « Mayotte, destination de plongée ». Nous, nous n’avions même pas de thème. On ne peut continuer à travailler comme cela. Rodrigues a tant de choses à offrir. Nous pouvons aussi être une destination de « kite surf », de lune de miel, de tourisme vert… Sans compter que nous offrons la sécurité et que nos habitants sont extraordinaires. Nous avons tout pour faire de Rodrigues une destination prisée.
Vous en avez discuté avec les autorités concernées ?
L’un de nos dossiers prioritaires est l’accès aérien. Maurice doit nous libérer sur la question. Des études que nous avons réalisées démontrent que beaucoup de Réunionnais veulent venir à Rodrigues sans passer par Maurice. Nous avons proposé un vol triangulaire à Air Mauritius, autrement dit Réunion-Rodrigues-Maurice. L’idée a bien été accueillie, mais nous voulons maintenant qu’elle se concrétise.
Nous aimerions par ailleurs avoir la liberté de gérer notre budget de promotion. Pour l’heure, il nous faut passer par le board de la Mauritius Tourism Promotion Authority pour cela. Nous voulons promouvoir Rodrigues comme une île écologique. Le tourisme vert, c’est ce qui a toujours fait notre particularité.
Le tourisme vert ne risque-t-il pas d’avoir un impact négatif sur l’environnement à la longue ?
Il faut que ce soit planifié. Il faut par exemple prévoir des sentiers précis pour permettre aux gens de marcher dans la nature sans l’abîmer. Le tourisme vert est une occasion de découvrir la beauté de Rodrigues, de voir ses espèces endémiques. Cela peut aussi aider à prendre conscience de l’importance de préserver notre environnement.
On fête cette année les dix ans de l’autonomie. Avez-vous l’impression que cela a permis à Rodrigues d’avancer ?
Il y a encore beaucoup de failles à corriger, mais la liberté est l’une des premières conditions qui permettent à un pays d’avancer. Auparavant, toutes les décisions sur Rodrigues étaient prises à Maurice. Aujourd’hui, les Rodriguais participent à fond dans toutes les prises de décision. Nous avons notre propre budget, nous élaborons nos projets en fonction des besoins de la population. En tant que technicien de l’environnement, je suis fier d’être parmi ceux qui prennent des décisions pour faire avancer Rodrigues. Ceci dit, il nous faut également prendre le temps de nous arrêter afin de voir ce qui ne marche pas et corriger les erreurs.