Le 1er février dernier, le Premier ministre sir Anerood Jugnauth dévoilait la dernière sculpture du site mauricien La Route des Esclaves. Le Phoenix rouge, réalisé à partir de 3 000 pièces de 5 sous, est une oeuvre du sculpteur français Lionel Sabatté que Le Mauricien a rencontré quelques jours avant son dévoilement sur le site du Morne.
La rencontre s’est faite lors d’un après-midi pluvieux. Lionel Sabatté était alors en plein travail sous une tente érigée sur le site des monuments de La Route des Esclaves, au Morne. Ce jour-là, des ouvriers et officiers du Morne Heritage Trust Fund (MHTF) plaçaient les plaques d’identification des sculptures réalisées par des artistes locaux et internationaux dans le cadre de ce projet de l’Unesco. Lionel Sabatté et le soudeur Jean-Paul Minerve, habitant Le Morne, travaillent quant à eux sur Le Phoenix rouge. Jean Marie, de l’École des Beaux-Arts du Mahatma Gandhi Institute (MGI) – et qui fait partie de cette équipe –, était déjà parti lorsque nous sommes arrivés.
Chalumeau et baguette métallique entre les mains, Jean-Paul Minerve soude les pièces de 5 sous une à une sur les ailes du Phoenix, à la requête de l’artiste. Le choix de la pièce de cinq sous se situe dans la philosophie de l’artiste de redonner vie à ce qui semble insignifiant pour le monde, à l’instar de la poussière recueillie dans le métro qu’il traite et transforme en objet d’art. Pour lui, « cette poussière est universelle ». Propriété de l’État, la pièce de monnaie est un des rares objets, selon l’artiste, à appartenir à tout le monde. « Cette notion de partage est très importante », soutient-il. Lionel Sabatté précise qu’il a reçu l’autorisation des autorités pour les utiliser dans son travail. Pour lui, l’argent est synonyme aussi de la souveraineté du pays, symbole de la liberté qui est commémorée les 1er février.
« La pièce de 5 sous est la plus petite que vous ayez. On me dit que lorsqu’elle est par terre, personne ne se soucie de la ramasser, et puis 3 000 pièces de 5 sous ne représentent pas une fortune non plus », soutient Lionel Sabatté au Mauricien. En travaillant ces « matériaux pauvres », jugés par la valeur monétaire plus que par la valeur de l’objet, il voulait en faire un trésor. Aussi, la couleur cuivrée rouge du 5 sous arrive à point nommé puisqu’elle s’enrougit encore plus au contact du feu. L’artiste a déjà travaillé avec des pièces de 1 centime d’euro.
La réalisation de cet oiseau a nécessité plusieurs jours de travail, mais a été faite en deux phases. « En décembre, nous avons percé la roche pour y incruster les barres de fer et depuis lundi (Ndlr : le 19 janvier), nous travaillons sur l’habillage : c’est-à-dire trouver une manière pour travailler les plumes sur les ailes et la tête. » Notre interlocuteur indique que la pièce volcanique, imposée pour la réalisation de l’oeuvre, était déjà à cet emplacement lorsqu’il a fait la visite des lieux. Une visite néanmoins qui remonte à août 2014, à l’occasion d’une résidence à Maurice à l’initiative d’un partenariat entre pArtage et l’Institut Français de Maurice (IFM). « J’avais entendu parler du Morne et du projet qui est en cours. J’ai fait une visite des lieux, de fond en comble, avec une équipe du Morne. On m’a parlé du projet et montré la pierre française qui n’était pas encore sculptée. J’ai signifié mon intention de vouloir le faire », avance notre interlocuteur en soutenant : « C’est une cause qui me tient à coeur. Je suis arrivé à La Réunion à l’âge de 10 ans et j’y ai vécu 10 ans, et il y a des choses auxquelles je suis sensible. » Lionel Sabbatté indique que dès qu’il a vu la pierre, « l’image du phoenix rouge qui monte vers la montagne m’est venue en tête ». Il a alors proposé son idée.
Pourquoi le Phoenix ?? « Plusieurs symboles y sont attachés. Il renaît par le feu. C’est un symbole de liberté et, là, il symbolise cette liberté qui se construit chaque jour, et à chaque génération. En même temps, il nous rappelle qu’il faut rester vigilant par rapport à cette liberté. » L’artiste explique la position de l’oiseau orienté vers la montagne avec un oeil, qui regarde la montagne, comme pour y trouver refuge. Et l’autre, la mer, comme pour fuir vers le large, est aussi symbolique. Lionel Sabbatté note que c’est la première fois qu’il réalise une aussi « grosse créature » et que cela s’inscrit dans l’univers artistique qu’il s’est créé, « son bestiaire ».
« En même temps, dit-il, j’ai voulu que cela fasse écho à ce que les autres artistes ont réalisé », citant l’exemple de la sculpture de deux mains lever au ciel, vers la montagne du sculpteur sénégalais. « Même si on ne s’est jamais rencontré, il y a quelque chose qui circule entre les différents artistes. Un lien se crée. » Les sculptures du projet Route des esclaves de l’Unesco peuvent être vues en face de la plage du Morne, au pied de la montagne.