Au 6 décembre dernier, 151 personnes ont trouvé la mort sur nos routes. Ce qui fait déjà sept victimes de plus qu’en 2016, qui totalisait 144 morts dans des accidents de la route, contre 138 en 2015. Concédant l’augmentation, l’inspecteur Shiva Coothen, du Police Press Office (PPO), argue que « plusieurs mesures de sanction et de découragement sont déjà en application. Mais s’il n’y a pas un sursaut et un shift in mentality de la part de tous les usagers de la route, nous ne pourrons jamais renverser la vapeur ». Le sociologue Ibrahim Koodoruth va plus loin : « Il faut absolument un signal fort, comme la saisie des véhicules et les permis qui sautent dans certains cas spécifiques. »

Non, ce n’est « pas du tout normal qu’il y ait autant de morts sur nos routes », s’insurge le sociologue Ibrahim Koodoruth, chargé de cours à l’Université de Maurice (UoM). « Oui, le parc automobile a augmenté. En effet, il y a plus de deux-roues, par incidence. Il y a aussi plus de pressions sur les uns et les autres, qu’ils soient conducteurs de voitures de maître, d’autobus, de taxis, de vans… et autant sur les passagers. Nous évoluons dans une société où les attentes sont nombreuses et multiples. Et, de surcroît, pour des raisons purement économiques, ces pressions sont accentuées ». Ce qui amène notre interlocuteur à l’explication : « Le temps étant limité, chacun est soumis à un stress permanent : celui de deliver the goods dans un temps relativement limité. » Et, poursuit-il, « il y a eu un autre changement : dans la mentalité. Les gens — tous, du passager au conducteur, en passant par le piéton — ont davantage tendance, ces dernières années, à ne pas trop s’en faire… Enn mentalité pa kas latet ! Une attitude qui fait fi de l’autorité… Les gens prennent moins de précautions. Je prends par exemple le fait qu’il y a encore quelques années, nombre d’automobilistes prenaient le temps de vérifier leurs roues et leur véhicule avant de prendre la route. Allumer le moteur et le laisser ronronner quelques minutes… Maintenant, on tourne la clé et on démarre. Sans plus ! »

Mais ce qui est pire, souligne l’observateur social, « c’est qu’il y a de plus en plus de conducteurs qui se fichent des règles : le reckless driving est devenu quasiment banal. La concentration est perturbée par l’usage du téléphone au volant. Sans oublier le plus grave : drink & drive. Les précautions élémentaires n’ont plus cours ». L’inspecteur Shiva Coothen du Police Press Office (PPO) abonde dans le même sens : « Il y a un grand laisser-aller de la part de bon nombre d’usagers de la route, c’est un fait. » Néanmoins, argue-t-il, « les autorités ont mis en place une série de mesures, certaines visant à décourager les attitudes irresponsables au volant, d’autres pour les sanctionner ». Il fait ainsi allusion aux provisions légales existantes, telles que les amendes et autres sanctions relatives aux délits divers.

Ibrahim Koodoruth concède qu’il y a effectivement « une série de mesures déjà appliquées comme les speed cameras, les contrôles de routine… Il y a énormément d’accent qui a été mis sur la sensibilisation et l’éducation. Mais ce n’est pas tout ». Le sociologue est d’avis qu’il faut « frapper fort, très fort ». « Il faut un signal très solide. Les deterrent et les mesures existantes ne portent pas les fruits escomptés. Malgré toute la bonne volonté affichée et les efforts, depuis quelques années, pour mettre en place des structures et des cadres pour contrer les mauvaises pratiques au volant, on accuse une hausse significative du nombre de morts sur nos routes. Que doit-on en déduire ? Que malgré tout ce qui est là, le problème perdure et, pire, prend de l’ampleur ». De fait, préconise le sociologue, « il faut absolument un effet de choc ».

À son sens, « il faut commencer par carrément saisir les véhicules de certains de ces conducteurs, trouvés coupables d’homicide alors qu’ils conduisent en état d’ivresse. Parce que c’est un délit extrêmement grave : non seulement le conducteur a causé mort d’homme, mais en plus, il était ivre. C’est inexcusable. Quelle est sa part de responsabilité dans la mort causée ? » Pour le sociologue, « ce manque d’égard envers la vie des autres, il faut absolument l’arrêter. Pour y arriver, on ne peut que prendre des mesures extrêmes. C’est triste d’en arriver là, mais la répression est l’unique arme qui représente un début de solution. Et il faut une répression dure, sans concession, sans ménagement ». Dans les cas des conducteurs trouvés coupables d’accidents alors qu’ils étaient au téléphone, dit-il, « confisquer le permis, c’est bien. Mais dans ce cas de figure, enlever le permis à vie peut sembler draconien comme alternative. Cependant, cela fera bien réfléchir ceux qui pensent qu’ils pourraient s’en sortir moyennant une suspension temporaire… »

Pour l’inspecteur Shiva Coothen, « le salut viendra par le biais d’un shift in mentality. Aussi longtemps que chacun d’entre nous, conducteurs, piétons et autres usagers de la route, ne fera pas l’effort de se responsabiliser et d’adopter un comportement différent, respectueux de tout un chacun, on ne sortira pas de l’auberge ». Il ne faut pas croire que les gens roulent à tombeau ouvert parce qu’ils ne sont pas informés, soutient d’ailleurs Ibrahim Koodoruth. « Ils connaissent bel et bien le code de la route. Mais ils s’en fichent ! » D’où son souhait que « les autorités réalisent que sans un électrochoc, on n’arrivera pas à grand-chose ». Trop, « c’est définitivement trop », soutiennent nos deux interlocuteurs. « Il faut absolument créer une psychose dans la tête de la majorité », estime le sociologue. « C’est vrai que c’est vraiment une solution extrême, mais il faut passer par là pour parvenir à changer la donne ».

L’horaire fatal : entre 18 h et minuit

Selon les chiffres des services de police, il y a eu 132 accidents fatals l’an dernier, qui ont coûté la vie à 144 personnes. En revanche, du 1er janvier au 6 décembre dernier, pour les 146 accidents de la route qui se sont produits, l’on dénombre 151 décès. Pour 2016 comme cette année, ce sont les “riders”, soit ceux qui circulent sur les deux roues, qui sont les plus vulnérables : 53 ont été tués l’an dernier, contre 51 pour 2017. Toujours selon les statistiques de la police, l’heure la plus propice aux accidents mortels est la tranche de 18 heures à minuit. De fait, explique l’inspecteur Coothen, « nous avons renforcé les barrages et vérifications lors des sorties en boîte, entre autres. Mais pas uniquement dans les artères les plus fréquentées. Nous avons également des équipes qui sont présentes dans des zones que certains conducteurs, pensant esquiver les vérifications, ont tendance à emprunter… » Ces mesures, ajoute-il, ont été prises « dans un souci d’avoir un maximum de contrôle un peu partout dans l’île ».

Pour ce qui est de la tranche d’âge des victimes, la plupart ont entre 26 et 50 ans : en 2016, il y en avait 46, contre 52 cette année.

Caméras et applis sur téléphones

Non, il ne cède pas à la tentation de donner libre cours à Big Brother qui veillerait sur tout et partout, mais le sociologue Ibrahim Koodoruth est d’avis que « puisque bon nombre de conducteurs ont développé un sens de je-m’en-foutisme eu égard au code de la route, que certains pensent que si les policiers ne sont pas présents, ils peuvent ne pas respecter la yellow box, ou se garer sur les doubles lignes jaunes, par exemple, eh bien pourquoi ne pas installer des caméras dans ces endroits-là, et qui seraient reliées au poste de police de la localité, avec un service CCTV ? De cette manière, l’on verrait immédiatement ceux qui enfreignent les lois, et cela aiderait la force policière à sévir envers ces conducteurs ».

 

Le sociologue attire l’attention sur le fait que « désormais, pratiquement tout le monde possède un smartphone ». « C’est utile, dans la mesure où il existe justement des applications qui aident les conducteurs à être plus consciencieux sur la route ». Il cite l’application Nexar, « qui avertit si un conducteur fait preuve d’imprudence, ou si un autre freine brusquement… Le conducteur qui dispose de l’appli en question peut réagir en conséquence ». Notre interlocuteur évoque aussi la « bad driver database ». « Ces applis utilisent de surcroît les caméras, ce qui aiderait les autorités policières à remonter aux conducteurs fautifs ».