Courageux pour tout ce qui n’est pas forcément beau à voir et agréable à sentir, ils travaillent chaque jour d’arrache-pied pour le bien-être et le confort des Mauriciens. Sans eux, que deviendraient nos déchets déversés dans un grand sac-poubelle noir ? Le Mauricien a rencontré trois d’entre eux, à savoir Ricardo Lamy, Hedley Joseph et Jerry Madelon. Ils ont le sentiment « d’être invisibles aux yeux de tous ».

« Salte, salte. » Leurs cris stridents, on peut les entendre jusqu’au bout de la rue, et quand leurs camions stationnent devant les maisons, c’est un grand soulagement dans tous les foyers. À force de débarquer devant les portes, ils ont fini par se faire des amis. Un vieux matelas dont on voudrait se débarrasser, et voilà l’éboueur qui vient à la rescousse, histoire de dépanner cette famille. Mais certaines personnes abusent de sa bonté.

Généralement, les éboueurs ont affaire à toutes sortes de déchets, parfois au péril de leur vie. Il arrive qu’ils se blessent avec des lames de rasoirs, des boîtes de conserve et des seringues jetées n’importe où, si ce n’est pas des feuilles de tôle et des arbres coupés, qui jonchent le pavé, ou des ordinateurs et autres ustensiles jetés pêle-mêle sur des terrains en friche ou carrément devant le domicile. Pourtant, ils ne sont guère animés d’un sentiment de révolte. Mais ils veulent que leur métier soit valorisé. Ricardo Lamy, Hedley Joseph et Jerry Madelon ont accepté de faire état de leur travail au quotidien. Ils vaquaient à leurs occupations non loin de l’église Sacré-Cœur avec dans le regard cette étincelle du partage. Car la Noël et le Nouvel An ne figurent pas vraiment dans leur calendrier de repos, c’est la période charnière. Et, à l’heure où on les rencontre, le cyclone Cilida était en alerte 1, ce qui signifie encore plus de ramassage d’ordures qui atterriront au fond de leurs bennes.

Leur ballet de camion poubelles faisant sans cesse le va-et-vient vient briser la monotonie et rompre le silence. Ces hommes qui ont choisi le métier d’éboueurs débutent très tôt le matin et le plus dur pour eux est l’hiver quand tout est encore sombre. Ricardo Lamy de Chebel qui travaillait dans la maintenance a choisi ce métier lorsqu’il a perdu son emploi. « Mo pa finn gete si ena loder ki pe leve ar tou sa bann ordir-la, me mo ti bizin trase mo lavi pou grandi mo zenfan. Tou kitsoze trouve Miss, kouch, satt mor, dizef gate… »

« Une mauvaise image »

Quand il décrit l’atmosphère de pestilence qui règne sur son lieu de travail, Ricardo Lamy semblait résigné. Car dans son métier, il n’y a pas de place pour les états d’âme. Tout se vit sur le tas, au milieu des détritus. Même son parfum après-rasage du matin se volatilise dans cet amas de déchets. Mais l’homme garde le sourire. « Finn fini abitie ar sitiasyon-la. Tou finn vinn inodor otour nou. » Hedley sourit de bon cœur à cette évocation. Il a 61 ans, l’âge où il aurait pu se la couler douce à travers une retraite bien méritée : « Pena lot travay, nou finn vaksine ar loder. Notre métier n’est pas valorisant et encore moins reconnu. La seule satisfaction est qu’en fin d’année, dans les maisons qu’on visite, il y a toujours des cœurs généreux qui nous donnent un petit cadeau en nous souhaitant un joyeux Noël. » Alors que pour les autres, ces mêmes éboueurs sont quasiment invisibles et cette indifférence les plonge dans le plus grand des désarrois.

Car pour Hedley, il lui est arrivé d’avoir les gants et la main transpercés par un couvercle de boîte de conserve. « Mo finn bizin ale lopital. Nou metie soufer denn move zimaz. » Même le Père Noël est comparé à une ordure car, selon nos gars, il visite les maisons et, pour y parvenir, il est obligé de passer à travers de grands sacs noirs de déchets. On en rit de bon cœur et l’atmosphère se détend.

Jerry Madelon a rejoint l’équipe lorsque l’usine où il travaillait a fermé ses portes. Aujourd’hui il milite pour que le métier d’éboueur soit reconnu par le gouvernement. « Li enn gran loner pou nou sa interview-la, li touss nou leker. » Hedley abonde dans le même sens et trouve que leurs années de service dans un précédent travail devraient suivre dans le nouveau. « Lane prosen nou kontra fini, si donn nou enn nouvo kontra nou pou bizin rekomans a zero. Lag monn arive, li pa posib. Ti bizin anploy nou ek nou letan servis. Nou diman gouvernema pass enn lalwa pou bann ebouer e rekonet nou kontribisyon dan la sosiete. » Et Ricardo Lamy de soutenir : « San nou pena proprete, tou Morisien bizin nou kouraz ! C’est la raison pour laquelle les jeunes ne veulent pas de ce métier. Nou pena lavi sosyal. Nou bizin travay 2 shifts pou nou kapav nouri nou fami. »

Ces compagnons du matin des boulangers, des restaurants, des familles mauriciennes qui dévident toutes les poubelles des villes et des villages sous un soleil de plomb, sous la pluie et même pendant le cyclone, ne peuvent pas apprécier le lever et le coucher du soleil. Sans compter que leurs horaires de travail portent un coup dur à leur santé. Ce qui fait quand même, malgré lui, sourire Hedley : « Nou finn fini par imunize kont maladi. Tou sa bann tonn dese nou ramase par zour. » Le mal de dos les guette, la fatigue devient persistante et le portefeuille ne se garnit point. Mais ce qui les réconforte, c’est qu’ils restent des héros dans le cœur des enfants et des familles et s’identifient comme un Père Noël pour les Mauriciens.

L’un ramasse les ordures et l’autre distribue les cadeaux, et au final les deux ont le même objectif : faire un cadeau aux habitants de Maurice en maintenant leur pays propre. Leur vision écologique mérite toute notre reconnaissance en cette période de fêtes car ils ont su à travers leur métier garder un environnement sain.